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Sommaire des poèmes

LE ROC

Falaise à Étretat par Claude Monet

Sur ce roc carié que ronge et bat la mer,
Quels pas voudront me suivre encor, dites, quels pas ?

C'est là que j'ai bâti mon âme.
- Dites, serai-je seul dedans mon âme ?
Mon âme, hélas ! maison d'ébène,
Où s'est fendu, sans bruit, un soir,
Le grand miroir de mon espoir.

Dites, serai-je seul avec mon âme,
En ce nocturne et angoissant domaine :
- Serai-je seul avec mon orgueil noir,
Assis en un fauteuil de haine ?
Serai-je seul, avec ma pâle hyperdulie
Pour Notre-Dame la Folie ?

Serai-je seul avec la mer
En ce nocturne et angoissant domaine ?

Des crapauds noirs, velus de mousse,
Y dévorent du clair soleil, sur la pelouse.
Un grand pilier ne soutenant plus rien,
Comme un homme, s'érige en une allée
D'épitaphes de marbre immensément dallée.

Sur ce roc carié que fait gémir la mer,
Dites, serai-je seul dedans mon âme ?

Aurai-je enfin l'atroce joie
De voir, nerfs par nerfs, comme une proie,
La démence attaquer mon cerveau,
Et, malade têtu, sorti de la prison
Et des travaux forcés de sa raison,
D'appareiller vers un espoir nouveau ?

Dites ! ne plus sentir sa vie escaladée
Par les talons de fer de chaque idée ;
Ne plus l'entendre infiniment en soi
Ce cri toujours identique, ou crainte, ou rage,
Vers le grand inconnu qui dans les cieux voyage.

Sur ce roc carié que dévaste la mer,
Vieillir, triste rêveur de l'escarpé domaine ;
N'entendre plus se taire, en sa maison d'ébène,
Qu'un silence total dont auraient peur les morts ;
Traîner de longs pas lourds en de sourds corridors ;
Voir se suivre toujours les mêmes heures,
Sans espérer en des heures meilleures ;
Pour à jamais clore telle fenêtre ;
Tel signe au loin ! - un présage vient d'apparaître ;
Autour des vieux salons, aimer les sièges vides
Et les chambres dont les grands lits ont vu mourir,
Et, chaque soir, sentir, les doigts livides,
La déraison sous ses tempes, mûrir.

Sur ce roc carié que ruine la mer,
Dites, serai-je seul enfin avec la mer,
Dites, serai-je seul enfin dedans mon âme ?

Et puis, un jour, mourir ; redevenir rien.
Etre quelqu'un qui plus ne se souvient
Et qui s'en va sans glas qui sonne,
Sans cierge en main ni sans personne,
Sans que sache celui qui passe,
Joyeux et clair dans la bonace,
Que l'angoissant domaine
Qui fut mon âme et fut ma peine
N'est plus sur ces rochers, là-haut,
Qu'un sombre et gémissant tombeau.


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