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Sommaire des poèmes

AU BORD DU QUAI

Vue du port de Marseilles par Paul Signac

En ce pays de canaux et de landes,
Mains tranquilles et gestes lents,
Habits de laine et sabots blancs,
Parmi des gens mi-somnolents,
Dites, vivre là-bas, en de claires Zélandes !

Vers des couchants en or broyé,
Vers des rivages foudroyés,
Depuis des ans, j'ai navigué.
Dites, vivre là-bas,
Au bord d'un quai piqué de mâts
Et de poteaux mirés dans l'eau ;
Promeneur vieux de tant de pas,
Promeneur las.

Vers des espoirs bientôt anéantis,
L'orgueil au vent, je suis parti.

La bonne ville, avec ses maisons coites,
Carreaux étroits, portes étroites,
Pignons luisants de goudron noir,
Où le beffroi, de l'aube au soir,
Tricote
Un air toujours
le même, avec de pauvres notes.

J'ai visité de lointains fleuves,
Sombres et lents, comme des veuves.

Serait-il calme et frais, mon coin,
Qu'une vieille servante, avec grand soin,
Tiendrait propre, comme un dimanche
Contre le mur d'une chambre blanche,
Une carte pendrait des îles Baléares,
Avec, en or, des rinceaux rares
Et des drapeaux épiscopaux ;
Et sur l'armoire, la merveille
- Petits bâtons, minces ficelles -
D'une fragile caravelle
Qui voguerait, voiles au clair,
Dans la panse d'une bouteille.

J'ai parcouru, sous des minuits de verre,
Des courants forts qui font le tour de la terre.

Au cabaret, près du canal,
Le soir, à l'heure réglementaire,
Je m'asseoirais, quand le fanal,
Au front des ponts,
Darde son œil comme une pierre verte.
J'entreverrais, par la fenêtre ouverte,
Dormir les chalands bruns, les barques brunes,
Dans leur grand bain de clair de lune,
Et le quai bleu et ses arbres lourds de feuillée,
Au fond de l'eau, fuir en vallée,
En cette heure d'immobilité d'or,
Où rien ne bouge au fond du port,
Sauf une voile mal carguée,
Qui doucement remue encor,
Au moindre vent qui vient de mer.

La mer ! la mer !

La mer tragique et incertaine,
Où j'ai traîné toutes mes peines !

Depuis des ans, elle m'est celle,
Par qui je vis et je respire,
Si bellement, qu'elle ensorcelle
Toute mon âme, avec son rire
Et sa colère et ses sanglots de flots ;
Dites, pourrais-je un jour,
En ce port calme, au fond d'un bourg,
Quoique dispos et clair,
Me passer d'elle ?

La mer ! la mer !

Elle est le rêve et le frisson
Dont j'ai senti vivre mon front.
Elle est l'orgueil qui fit ma tête
Ferme et haute, dans la tempête.
Ma peau, mes mains et mes cheveux
Sentent la mer
Et sa couleur est dans mes yeux ;
Et c'est le flux et le jusant
Qui sont le rythme de mon sang.

Au cassement de soufre et d'or
D'un ciel d'ébène et de portor,
J'ai regardé s'ouvrir la nuit
Si loin vers l'immense inconnu,
Que mon désir n'est point encor
Jusqu'aujourd'hui,
Du bout du monde revenu.

Chaque coup d'heure au cœur du temps,
Chaque automne, chaque printemps,
Me rappellent des paysages
Plus beaux que ceux que mes yeux voient;
Golfes, pays et cieux, en mon âme, tournoient
Et mon âme elle-même, avec l'humanité,
Autour de Dieu, depuis l'éternité,
A travers temps, semble en voyage
J'ai dans mon cœur l'orgueil et la misère,
Qui sont les pôles de la terre.

Et qu'importe d'où sont venus ceux qui s'en vont,
S'ils entendent toujours un cri profond
Au carrefour des doutes !
Mon corps est lourd, mon corps est las,
Je veux rester, je ne peux pas ;
L'âpre univers est un tissu de routes
Tramé de vent et de lumière ;
Mieux vaut partir, sans aboutir,
Que de s'asseoir, même vainqueur, le soir,
Devant son œuvre coutumière,
Avec, en son cœur morne, une vie
Qui cesse de bondir au-delà de la vie.

Dites, la mer au loin que prolonge la mer ;
Et le suprême et merveilleux voyage,
Vers on ne sait quel charme ou quel mirage,
Se déplaçant, au cours des temps ;
Dites, les blancs signaux vers les vaisseaux partant
Et le soleil qui brûle et qui déjà déchire
Son voile en or, devant l'essor de mon navire.


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