(Imité
des Repues franches de maître François
Villon.)
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ne s'entendait plus ce soir-là, au cabaret de la Rose-Rouge.
Les cris, les coups sur la table, les chansons criées à tue-tête
faisaient trembler sur leurs rayons les pots et les assiettes
de l'hôte, et assourdissaient ceux des assistants qui étaient
venus chercher un honnête divertissement, en savourant paisiblement
un canon de vin de Suresnes dans les hanaps d'étain de maître
Raymond. Trois écoliers de Montaigu, les plus fermes colonnes
de l'endroit, avaient été le matin merveilleusement heureux
au jeu des tarots, et les angelots et les testons
commençaient à prendre le chemin de leur poche à celle de l'hôte
de la Rose-Rouge, opération des plus bruyantes, à ce qu'il paraissait.
Les fumées des vins recherchés de Coucy et d'Orléans montaient
à la tête de nos gens et les vanteries les plus extravagantes
se succédaient sans borne ni mesure. C'était plaisir que d'entendre
leurs beaux récits : ce n'étaient que guet roulé dans le ruisseau,
que bourgeois rossés, que bourgeoises, voire même nobles dames
induites à mal par nos galants. Enfin, comme deux d'entre eux
venaient d'affirmer qu'ils ne craignaient ni roi, ni roc, ni
gendarmes, ni diables, le troisième s'écria d'une voix de tonnerre
: Je parie pourtant que vous ne viendriez pas demain souper
avec moi sous les gibets de Montfaucon, à l'heure où la lune
monte à l'horizon, où le vent du soir siffle à travers les os
des pendus.
-
Combien paries-tu ? dirent les autres. - Quatre beaux écus
au soleil - Tope. Le lendemain, comme
la lune montait à l'horizon et que le vent du soir sifflait à travers les os des
pendus, nos trois compagnons grimpèrent sur la colline de Montfaucon, non pas
seuls, mais accompagnés de trois beautés frisques, galantes et joyeuses,
à qui ceinture dorée tenait lieu de bonne renommée et que l'espoir d'un fin souper
avait déterminées à passer sur les inconvénients de la salle de banquet. Il est
vrai que la proposition leur en avait été faite à la suite d'un dîner propre à
les munir d'une ample provision de cur au ventre. On
étala les provisions sur la terre maudite : langues fumées, jambons, tripes et
godebillaux, rien n'y manquait, quoique ce fût un vendredi du saint temps
de carême; six bouteilles de vin et quatre bouteilles d'hypocras complétaient
le service. Chacun prit sa donzelle sur ses genoux et l'on se disposa, après quelques
caresses plus familières, à diriger l'attaque contre les munitions de bouche.
Et cependant les corbeaux croassaient dans l'air en quittant les cadavres qui
venaient de leur fournir le repas du soir, et les chouettes sinistres volaient
en rond autour des potences de pierre. Et voici que deux
voix aiguës et lamentables entonnèrent avec de bizarres modulations le chant qui
suit :La pluie nous a bués et lavés, Et le soleil
desséchés et noircis : Pies, corbeaux, nous avons les yeux cavés, Et arraché
la barbe et les sourcils. Jamais, nul temps, nous ne sommes rassis. Puis
çà, puis là, comme le vent varie, A son plaisir sans cesse nous charrie, Plus
becquetés d'oiseaux que déz à coudre I Les deux pendus,
descendant lentement de leurs gibets, commencèrent à entrer en danse avec agilité.
La bande joyeuse resta glacée d'épouvante, puis, prenant leurs jambes à leur cou,
gars et fillettes évacuèrent rapidement la place et abandonnèrent aux citoyens
de l'autre monde vins, jambons, et caetera. - Oh
! oh ! firent les pendus, en examinant pièce par pièce les trophées appétissants
de leur victoire. Et ils s'assirent gravement l'un vis-à-vis
de l'autre. - A ta santé, compère ! -
A la tienne, dirent les pendus en se saluant poliment et ils burent à même des
bouteilles, tout comme de simples mortels. Et il parut que
la cravate de chanvre ne leur avait pas rétréci le gosier et que le grand soleil
auquel ils s'étaient trouvés exposés les avait étrangement altérés; car ils expédièrent
en moins d'une demi-heure le repas préparé pour six personnes de très bon appétit,
avalèrent proprement quatre bouteilles de vin et deux bouteilles d'hypocras et
ces pendus économes et rangés mirent le reste dans leur poche. Puis
les deux pendus, se tenant sous le bras et trébuchant quelque peu, se mirent en
devoir de regagner, non pas leur demeure aérienne, mais bien le quartier de l'Université,
qu'ils ne retrouvèrent pourtant pas cette nuit-là, car, ayant voulu battre le
guet dans la rue de la Huchette, le susdit guet, sans égard pour leur qualité
de citoyens du sombre empire, les mena coucher en prison. C'étaient
deux étudiants du collège d'Harcourt qui, ayant entendu le projet de leurs camarades
de Montaigu, avaient ainsi mis fin à la glorieuse entreprise de leur ribler
leur souper. |