Fatigué,
brisé, vaincu par l'ennui, Marchait le voyageur dans la plaine
altérée, Et du sable brûlant la poussière dorée Voltigeait devant lui.
Devant la pauvre hôtellerie, Sous un vieux pont, dans
un site écarté, Un flot de cristal argenté Caressait la rive fleurie.
Deux oisillons, dans un pin d'Italie, En sautillant
s'envoyaient tour à tour Leur chansonnette ailée, où la mélancolie Jasait
avec amour. Pendant qu'une mule rétive Piétinait sous
le pampre où rit le dieu joufflu, Sans toucher aux fleurs de la rive, Le
voyageur monta sur le pont vermoulu. Là, le cur
plein d'un triste et doux mystère, Il s'arrêta silencieux, Le front incliné
vers la terre; L'ardent soleil séchait les larmes de ses yeux. Aveugle,
inconstante, ô fortune Supplice enivrant des amours Ote-moi, mémoire importune,
Ote-moi ces yeux que je vois toujours !Pourquoi, dans
leur beauté suprême, Pourquoi les ai-je vus briller ? Tu ne veux plus
que je les aime, Toi qui me défends d'oublier !... Comme
après la douleur, comme après la tempête, L'Homme supplie encore et regarde
le ciel, Le voyageur, levant la tête, Vit les Alpes debout dans leur calme
éternel, Et, devant lui, le sommet du mont Rose, Où
la neige et l'azur se disputaient gaiement; Si parmi nous tu descends un moment,
C'est là, blanche Diane, où ton beau pied se pose. Les
chasseurs de chamois en savent quelque chose, Lorsque, sans peur, mais non
pas sans danger, A travers la prairie au matin fraîche éclose, On les
voit, l'arme au poing, dans ces pics s'engager. Pendant
que le soleil, paisible et fort à l'aise, Brûle, sans la dorer, la cité milanaise,
Et dans cet horizon, plein de grâce et d'ennui, S'endort de lassitude
à force d'avoir lui, La montagne se montre : - à vos pieds
est l'abîme; L'avalanche au-dessus. - Ne vous effrayez pas; Prenez garde
au mulet qui peut faire un faux pas. L'il perçant du chamois suspendu
sur la curie, Vous voyant trébucher, s'en moquerait tout bas. Un
ravin tortueux conduit à la montagne. Le voyageur pensif prit ce sentier perdu;
Puis il se retourna. - La plaine et la campagne, Tout avait disparu. Le
spectre du glacier, dans sa pourpre pâlie, Derrière lui s'était dressé. Les
chansons et les pleurs et la belle Italie Devenaient déjà le passé. Un
aigle noir, planant sur la sombre verdure Et regardant au loin, tout chargé
de souci, Semblait dire au désert : Quelle est la créature Qui vient ici
? Byron, dans sa tristesse altière, Disait un jour,
passant par ce pays : « Quand je vois aux sapins cet air de cimetière,
Cela ressemble à mes amis. »Ils sont pourtant
beaux, ces pins foudroyés, Byron, dans ce désert immense; Quand leurs
rameaux morts craquaient sous tes pieds, Ton cur entendait leur silence.
Peut-être en savent-ils autant et plus que nous, Ces
vieux êtres muets attachés à la terre, Qui, sur le sein fécond de la commune
mère, Dorment dans un repos si superbe et si doux. 1851
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