| VQuand
Rolla sur les toits vit le soleil paraître, Il alla s'appuyer au
bord de la fenêtre. De pesants chariots commençaient à rouler. Il courba
son front pâle, et resta sans parler. En longs ruisseaux de sang se déchiraient
les nues; Tel, quand Jésus cria, des mains du ciel venues Fendirent en
lambeaux le voile aux plis sanglants. Un groupe délaissé
de chanteurs ambulants Murmurait sur la place une ancienne romance. Ah
! comme les vieux airs qu'on chantait à douze ans Frappent droit dans le coeur
aux heures de souffrance ! Comme ils dévorent tout ! comme on se sent loin
d'eux ! Comme on baisse la tête en les trouvant si vieux ! Sont-ce là tes
soupirs, noir Esprit des ruines ? Ange des souvenirs, sont-ce là tes sanglots
? Ah ! comme ils voltigeaient, frais et légers oiseaux, Sur le palais
doré des amours enfantines ! Comme ils savent rouvrir les fleurs des temps
passés, Et nous ensevelir, eux qui nous ont bercés !Rolla
se retourna pour regarder Marie. Elle se trouvait lasse, et s'était rendormie.
Ainsi tous deux fuyaient les cruautés du sort, L'enfant dans le sommeil,
et l'homme dans la mort !Quand le soleil se lève aux beaux
jours de l'automne, Les neiges sous ses pas paraissent s'embraser. Les
épaules d'argent de la Nuit qui frissonne Se couvrent de rougeur sous son
premier baiser. Tel frissonne le corps d'une chaste pucelle, Quand dans
les soirs d'été le sang lui porte au coeur. Tel le moindre désir qui l'effleure
de l'aile Met un voile de pourpre à la sainte pudeur. Roi du monde, ô
soleil ! la terre est ta maîtresse; Ta soeur dans ses bras nus l'endort à
ton côté; Tu n'as voulu pour toi l'éternelle jeunesse Qu'afin de lui verser
l'éternelle beauté !Vous qui volez là-bas, légères hirondelles,
Dites-moi, dites-moi, pourquoi vais-je mourir ? Oh ! l'affreux suicide
! oh ! si j'avais des ailes, Par ce beau ciel si pur je voudrais les ouvrir
! Dites-moi, terre et cieux, qu'est-ce donc que l'aurore ? Qu'importe
un jour de plus à ce vieil univers ? Dites-moi, verts gazons, dites-moi, sombres
mers, Quand des feux du matin l'horizon se colore, Si vous n'éprouvez
rien, qu'avez-vous donc en vous Qui fait bondir le coeur et fléchir les genoux
? O terre ! à ton soleil qui donc t'a fiancée ? Que chantent tes oiseaux
? que pleure ta rosée ? Pourquoi de tes amours viens-tu m'entretenir ? Que
me voulez-vous tous, à moi qui vais mourir ? Et pourquoi
donc aimer ? Pourquoi ce mot terrible Revenait-il sans cesse à l'esprit
de Rolla ? Quels étranges accords, quelle voix invisible Venaient le murmurer,
quand la mort était là ? A lui, qui, débauché jusques
à la folie, Et dans les cabarets vivant au jour le jour, Aussi facilement
qu'il méprisait la vie Faisait gloire et métier de mépriser l'amour ! A
lui qui regardait ce mot comme une injure, Et, comme un vieux soldat vous
montré une blessure, Montrait avec orgueil le rocher de son coeur, Où
n'avait pas germé la plus chétive fleur ! A lui, qui n'avait eu ni logis ni
maîtresse, Qui vivait en plein air, en défiant son sort, Et qui laissait
le vent secouer sa jeunesse, Comme une feuille sèche au pied d'un arbre mort
!Et maintenant que l'homme avait vidé son verre, Qu'il
venait dans un bouge, à son heure dernière, Chercher un lit de mort où l'on
pût blasphémer; Quand tout était fini, quand la nuit éternelle Attendait
de ses jours la dernière étincelle, Qui donc au moribond osait parler d'aimer
? Lorsque le jeune aiglon, voyant partir sa mère, En la suivant des yeux
s'avance au bord du nid, Qui donc lui dit alors qu'il peut quitter la terre,
Et sauter dans le ciel déployé devant lui ? Qui donc lui parle bas, l'encourage
et l'appelle ? Il n'a jamais ouvert sa serre ni son aile; Il sait qu'il
est aiglon; - le vent passe, il le suit. Il naît sous le soleil des âmes dégradées,
Comme il naît des chacals, des chiens et des serpents, Qui meurent dans
la fange où leurs mères sont nées, Le ventre tout gonflé de leurs veufs malfaisants.
La nature a besoin de leurs sales lignées, Pour engraisser la terre autour
de ses tombeaux, Chercher ses diamants, et nourrir ses corbeaux. Mais,
quand elle pétrit ses nobles créatures, Elle qui voit là-haut comme on vit
ici-bas, Elle sait des secrets qui les font assez pures Pour que le monde
entier ne les lui souille pas. Le moule en est d'airain, si l'espèce en est
rare. Elle peut les plonger dans ses plus noirs marais; Elle sait ce que
vaut son marbre de Carrare, Et que les eaux du ciel ne l'entament jamais.
Il peut s'assimiler au débauché vulgaire, Celui que
le ciseau de la commune mère A taillé dans les flancs de ses plus purs granits.
Il peut pendant trois ans étouffer sa pensée. Dans la nuit de son coeur
la vipère glacée Déroule tôt ou tard ses anneaux infinis. Nègres
de Saint-Domingue, après combien d'années De farouche silence et de stupidité,
Vos peuplades sans nombre, au soleil enchaînées, Se sont-elles de terre
enfin déracinées Au souffle de la haine et de la liberté ? C'est ainsi
qu'aujourd'hui s'éveillent tes pensées, O Rolla ! c'est ainsi que bondissent
tes fers, Et que devant tes yeux des torches insensées Courent à l'infini,
traversant des déserts. Écrase maintenant les débris de ta vie; Écorche
tes pieds nus sur tes flacons brisés; Et dans le dernier toast de ta dernière
orgie, Étouffe le néant dans tes bras épuisés. Le néant ! le néant ! vois-tu
son ombre immense Qui ronge le soleil sur son axe enflammé ? L'ombre gagne
! il s'éteint, - l'éternité commence. Tu n'aimeras jamais, toi qui n'as point
aimé. Rolla, pâle et tremblant, referma la croisée. Il brisa sur sa tige
un pauvre dahlia. « J'aime, lui dit la fleur, et je meurs embrasée Des
baisers du zéphir, qui me relèvera. J'ai jeté loin de moi, quand je me suis
parée, Les éléments impurs qui souillaient ma fraîcheur. Il m'a baisée
au front dans ma robe dorée; Tu peux m'épanouir, et me briser le coeur. »J'aime
! - voilà le mot que la nature entière Crie au vent qui l'emporte, à l'oiseau
qui le suit ! Sombre et dernier soupir que poussera la terre Quand elle
tombera dans l'éternelle nuit ! Oh ! vous le murmurez dans vos sphères sacrées,
Étoiles du matin, ce mot triste et charmant ! La plus faible de vous, quand
Dieu vous a créées, A voulu traverser les plaines éthérées, Pour chercher
le soleil, son immortel amant. Elle s'est élancée au sein des nuits profondes.
Mais une autre l'aimait elle-même; - et les mondes Se sont mis en voyage
autour du firmament. Jacque était immobile, et regardait
Marie. Je ne sais ce qu'avait cette femme endormie D'étrange dans ses
traits, de grand, de déjà vu. Il se sentait frémir d'un frisson inconnu.
N'était-ce pas sa soeur, cette prostituée ? Les murs de cette chambre
obscure et délabrée N'étaient-ils pas aussi faits pour l'ensevelir ? Ne
la sentait-il pas souffrir de sa torture, Et saigner des douleurs dont il
allait mourir ? « Oui, dans cette chétive et douce
créature, La Résignation marche à pas languissants. Sa souffrance est
ma soeur, - oui, voilà la statue Que je devais trouver sur ma tombe étendue,
Dormant d'un doux sommeil tandis que j'y descends. Oh ! ne t'éveille pas
! ta vie est à la terre, Mais ton sommeil est pur, - ton sommeil est à Dieu
! Laisse-moi le baiser sur ta longue paupière; C'est à lui, pauvre enfant,
que je veux dire adieu; Lui qui n'a pas vendu sa robe d'innocence; Lui
que je puis aimer, et n'ai point acheté; Lui qui se croit encore aux jours
de ton enfance, Lui qui rêve ! - et qui n'a de toi que la beauté. O
mon Dieu ! n'est-ce pas une forme angélique Qui flotte mollement sous ce rideau
léger ? S'il est vrai que l'amour, ce cygne passager, N'ait besoin, pour
dorer son chant mélancolique, Que des contours divins de la réalité, Et
de ce qui voltige autour de la beauté; S'il est vrai qu'ici-bas on le trompe
sans cesse, Et que lui qui le sait, de peur de se guérir, Doive éternellement
ne prendre à sa maîtresse Que les illusions qu'il lui faut pour souffrir;
Qu'ai-je à chercher ailleurs ? la jeunesse et la vie Ne sont-elles pas
là dans toute leur fraîcheur ? Amour ! tu peux venir. Que t'importe Marie
? Pendant que sur sa tige elle est épanouie, Si tu n'es qu'un parfum,
sors de ta triste fleur ! » Lentement, doucement,
à côté de Marie, Les yeux sur ses yeux bleus, leur fraîche haleine unie, Rolla
s'était couché : son regard assoupi Flottait, puis remontait, puis mourait
malgré lui. Marie en soupirant entrouvrit sa paupière. « Je faisais,
lui dit-elle, un rêve singulier J'étais là, dans ce lit, je croyais m'éveiller;
La chambre me semblait comme un grand cimetière Tout plein de tertres
verts et de vieux ossements. Trois hommes dans la neige apportaient une bière;
Ils la posèrent là pour faire leur prière; Puis la bière s'ouvrit, et
je vous vis dedans. Un gros flot de sang noir vous coulait sur la face. Vous
vous êtes levé pour venir à mon lit; Vous m'avez pris la main, et puis vous
avez dit : « Qu'est-ce que tu fais là ? pourquoi prends-tu ma place?
» Alors j'ai regardé, j'étais sur un tombeau. - Vraiment ? répondit
Jacque; eh bien, ma chère amie, Ton rêve est assez vrai, du moins, s'il n'est
pas beau. Tu n'auras pas besoin demain d'être endormie Pour en voir un
pareil; je me tuerai ce soir. » Marie en souriant
regarda son miroir. Mais elle y vit Rolla si pâle derrière elle, Qu'elle
en resta muette et plus pâle que lui. « Ah ! dit-elle en tremblant,
qu'avez-vous aujourd'hui ? - Ce que j'ai ? dit Rolla, tu ne sais pas, ma belle,
Que je suis ruiné depuis hier au soir ? C'est pour te dire adieu que je
venais te voir. Tout le monde le sait, il faut que je me tue. - Vous avez
donc joué ? - Non, je suis ruiné. - Ruiné ? » dit Marie. Et, comme une
statue, Elle fixait à terre un grand oeil étonné. « Ruiné ? ruiné
? vous n'avez pas de mère ? Pas d'amis ? de parents ? personne sur la terre
? Vous voulez vous tuer ? pourquoi vous tuez-vous ? » Elle se retourna
sur le bord de sa couche. Jamais son doux regard n'avait été si doux. Deux
ou trois questions flottèrent sur sa bouche; Mais, n'osant pas les faire,
elle s'en vint poser Sa tête sur la sienne et lui prit un baiser. «
Je voudrais pourtant bien te faire une demande, Murmura-t-elle enfin : moi
je n'ai pas d'argent, Et, sitôt que j'en ai, ma mère me le prend. Mais
j'ai mon collier d'or, veux-tu que je le vende ? Tu prendras ce qu'il vaut,
et tu l'iras jouer. »Rolla lui répondit par un léger
sourire. Il prit un flacon noir qu'il vida sans rien dire; Puis, se penchant
sur elle, il baisa son collier. Quand elle souleva sa tête appesantie, Ce
n'était déjà plus qu'un être inanimé. Dans ce chaste baiser son âme était
partie, Et, pendant un moment, tous deux avaient aimé. |