Vers la page précédenteVers la page d'accueil du site Poetes.com Vers la page d'accueil du site Musset Vers l'Index des titres et des thèmes Vers la Chronologie de MussetVers la page suivante

Sommaire des poèmes

ROLLA

 

 

 

Amour par Gustav Klimt

V

Quand Rolla sur les toits vit le soleil paraître,
Il alla s'appuyer au bord de la fenêtre.
De pesants chariots commençaient à rouler.
Il courba son front pâle, et resta sans parler.
En longs ruisseaux de sang se déchiraient les nues;
Tel, quand Jésus cria, des mains du ciel venues
Fendirent en lambeaux le voile aux plis sanglants.

Un groupe délaissé de chanteurs ambulants
Murmurait sur la place une ancienne romance.
Ah ! comme les vieux airs qu'on chantait à douze ans
Frappent droit dans le coeur aux heures de souffrance !
Comme ils dévorent tout ! comme on se sent loin d'eux !
Comme on baisse la tête en les trouvant si vieux !
Sont-ce là tes soupirs, noir Esprit des ruines ?
Ange des souvenirs, sont-ce là tes sanglots ?
Ah ! comme ils voltigeaient, frais et légers oiseaux,
Sur le palais doré des amours enfantines !
Comme ils savent rouvrir les fleurs des temps passés,
Et nous ensevelir, eux qui nous ont bercés !

Rolla se retourna pour regarder Marie.
Elle se trouvait lasse, et s'était rendormie.
Ainsi tous deux fuyaient les cruautés du sort,
L'enfant dans le sommeil, et l'homme dans la mort !

Quand le soleil se lève aux beaux jours de l'automne,
Les neiges sous ses pas paraissent s'embraser.
Les épaules d'argent de la Nuit qui frissonne
Se couvrent de rougeur sous son premier baiser.
Tel frissonne le corps d'une chaste pucelle,
Quand dans les soirs d'été le sang lui porte au coeur.
Tel le moindre désir qui l'effleure de l'aile
Met un voile de pourpre à la sainte pudeur.
Roi du monde, ô soleil ! la terre est ta maîtresse;
Ta soeur dans ses bras nus l'endort à ton côté;
Tu n'as voulu pour toi l'éternelle jeunesse
Qu'afin de lui verser l'éternelle beauté !

Vous qui volez là-bas, légères hirondelles,
Dites-moi, dites-moi, pourquoi vais-je mourir ?
Oh ! l'affreux suicide ! oh ! si j'avais des ailes,
Par ce beau ciel si pur je voudrais les ouvrir !
Dites-moi, terre et cieux, qu'est-ce donc que l'aurore ?
Qu'importe un jour de plus à ce vieil univers ?
Dites-moi, verts gazons, dites-moi, sombres mers,
Quand des feux du matin l'horizon se colore,
Si vous n'éprouvez rien, qu'avez-vous donc en vous
Qui fait bondir le coeur et fléchir les genoux ?
O terre ! à ton soleil qui donc t'a fiancée ?
Que chantent tes oiseaux ? que pleure ta rosée ?
Pourquoi de tes amours viens-tu m'entretenir ?
Que me voulez-vous tous, à moi qui vais mourir ?

Et pourquoi donc aimer ? Pourquoi ce mot terrible
Revenait-il sans cesse à l'esprit de Rolla ?
Quels étranges accords, quelle voix invisible
Venaient le murmurer, quand la mort était là ?

A lui, qui, débauché jusques à la folie,
Et dans les cabarets vivant au jour le jour,
Aussi facilement qu'il méprisait la vie
Faisait gloire et métier de mépriser l'amour !
A lui qui regardait ce mot comme une injure,
Et, comme un vieux soldat vous montré une blessure,
Montrait avec orgueil le rocher de son coeur,
Où n'avait pas germé la plus chétive fleur !
A lui, qui n'avait eu ni logis ni maîtresse,
Qui vivait en plein air, en défiant son sort,
Et qui laissait le vent secouer sa jeunesse,
Comme une feuille sèche au pied d'un arbre mort !

Et maintenant que l'homme avait vidé son verre,
Qu'il venait dans un bouge, à son heure dernière,
Chercher un lit de mort où l'on pût blasphémer;
Quand tout était fini, quand la nuit éternelle
Attendait de ses jours la dernière étincelle,
Qui donc au moribond osait parler d'aimer ?
Lorsque le jeune aiglon, voyant partir sa mère,
En la suivant des yeux s'avance au bord du nid,
Qui donc lui dit alors qu'il peut quitter la terre,
Et sauter dans le ciel déployé devant lui ?
Qui donc lui parle bas, l'encourage et l'appelle ?
Il n'a jamais ouvert sa serre ni son aile;
Il sait qu'il est aiglon; - le vent passe, il le suit.
Il naît sous le soleil des âmes dégradées,
Comme il naît des chacals, des chiens et des serpents,
Qui meurent dans la fange où leurs mères sont nées,
Le ventre tout gonflé de leurs veufs malfaisants.
La nature a besoin de leurs sales lignées,
Pour engraisser la terre autour de ses tombeaux,
Chercher ses diamants, et nourrir ses corbeaux.

Mais, quand elle pétrit ses nobles créatures,
Elle qui voit là-haut comme on vit ici-bas,
Elle sait des secrets qui les font assez pures
Pour que le monde entier ne les lui souille pas.
Le moule en est d'airain, si l'espèce en est rare.
Elle peut les plonger dans ses plus noirs marais;
Elle sait ce que vaut son marbre de Carrare,
Et que les eaux du ciel ne l'entament jamais.

Il peut s'assimiler au débauché vulgaire,
Celui que le ciseau de la commune mère
A taillé dans les flancs de ses plus purs granits.
Il peut pendant trois ans étouffer sa pensée.
Dans la nuit de son coeur la vipère glacée
Déroule tôt ou tard ses anneaux infinis.

Nègres de Saint-Domingue, après combien d'années
De farouche silence et de stupidité,
Vos peuplades sans nombre, au soleil enchaînées,
Se sont-elles de terre enfin déracinées
Au souffle de la haine et de la liberté ?
C'est ainsi qu'aujourd'hui s'éveillent tes pensées,
O Rolla ! c'est ainsi que bondissent tes fers,
Et que devant tes yeux des torches insensées
Courent à l'infini, traversant des déserts.
Écrase maintenant les débris de ta vie;
Écorche tes pieds nus sur tes flacons brisés;
Et dans le dernier toast de ta dernière orgie,
Étouffe le néant dans tes bras épuisés.
Le néant ! le néant ! vois-tu son ombre immense
Qui ronge le soleil sur son axe enflammé ?
L'ombre gagne ! il s'éteint, - l'éternité commence.
Tu n'aimeras jamais, toi qui n'as point aimé.
Rolla, pâle et tremblant, referma la croisée.
Il brisa sur sa tige un pauvre dahlia.
« J'aime, lui dit la fleur, et je meurs embrasée
Des baisers du zéphir, qui me relèvera.
J'ai jeté loin de moi, quand je me suis parée,
Les éléments impurs qui souillaient ma fraîcheur.
Il m'a baisée au front dans ma robe dorée;
Tu peux m'épanouir, et me briser le coeur. »

J'aime ! - voilà le mot que la nature entière
Crie au vent qui l'emporte, à l'oiseau qui le suit !
Sombre et dernier soupir que poussera la terre
Quand elle tombera dans l'éternelle nuit !
Oh ! vous le murmurez dans vos sphères sacrées,
Étoiles du matin, ce mot triste et charmant !
La plus faible de vous, quand Dieu vous a créées,
A voulu traverser les plaines éthérées,
Pour chercher le soleil, son immortel amant.
Elle s'est élancée au sein des nuits profondes.
Mais une autre l'aimait elle-même; - et les mondes
Se sont mis en voyage autour du firmament.

Jacque était immobile, et regardait Marie.
Je ne sais ce qu'avait cette femme endormie
D'étrange dans ses traits, de grand, de déjà vu.
Il se sentait frémir d'un frisson inconnu.
N'était-ce pas sa soeur, cette prostituée ?
Les murs de cette chambre obscure et délabrée
N'étaient-ils pas aussi faits pour l'ensevelir ?
Ne la sentait-il pas souffrir de sa torture,
Et saigner des douleurs dont il allait mourir ?

« Oui, dans cette chétive et douce créature,
La Résignation marche à pas languissants.
Sa souffrance est ma soeur, - oui, voilà la statue
Que je devais trouver sur ma tombe étendue,
Dormant d'un doux sommeil tandis que j'y descends.
Oh ! ne t'éveille pas ! ta vie est à la terre,
Mais ton sommeil est pur, - ton sommeil est à Dieu !
Laisse-moi le baiser sur ta longue paupière;
C'est à lui, pauvre enfant, que je veux dire adieu;
Lui qui n'a pas vendu sa robe d'innocence;
Lui que je puis aimer, et n'ai point acheté;
Lui qui se croit encore aux jours de ton enfance,
Lui qui rêve ! - et qui n'a de toi que la beauté.

O mon Dieu ! n'est-ce pas une forme angélique
Qui flotte mollement sous ce rideau léger ?
S'il est vrai que l'amour, ce cygne passager,
N'ait besoin, pour dorer son chant mélancolique,
Que des contours divins de la réalité,
Et de ce qui voltige autour de la beauté;
S'il est vrai qu'ici-bas on le trompe sans cesse,
Et que lui qui le sait, de peur de se guérir,
Doive éternellement ne prendre à sa maîtresse
Que les illusions qu'il lui faut pour souffrir;
Qu'ai-je à chercher ailleurs ? la jeunesse et la vie
Ne sont-elles pas là dans toute leur fraîcheur ?
Amour ! tu peux venir. Que t'importe Marie ?
Pendant que sur sa tige elle est épanouie,
Si tu n'es qu'un parfum, sors de ta triste fleur ! »

Lentement, doucement, à côté de Marie,
Les yeux sur ses yeux bleus, leur fraîche haleine unie,
Rolla s'était couché : son regard assoupi
Flottait, puis remontait, puis mourait malgré lui.
Marie en soupirant entrouvrit sa paupière.
« Je faisais, lui dit-elle, un rêve singulier
J'étais là, dans ce lit, je croyais m'éveiller;
La chambre me semblait comme un grand cimetière
Tout plein de tertres verts et de vieux ossements.
Trois hommes dans la neige apportaient une bière;
Ils la posèrent là pour faire leur prière;
Puis la bière s'ouvrit, et je vous vis dedans.
Un gros flot de sang noir vous coulait sur la face.
Vous vous êtes levé pour venir à mon lit;
Vous m'avez pris la main, et puis vous avez dit :
« Qu'est-ce que tu fais là ? pourquoi prends-tu ma place? »
Alors j'ai regardé, j'étais sur un tombeau.
- Vraiment ? répondit Jacque; eh bien, ma chère amie,
Ton rêve est assez vrai, du moins, s'il n'est pas beau.
Tu n'auras pas besoin demain d'être endormie
Pour en voir un pareil; je me tuerai ce soir. »

Marie en souriant regarda son miroir.
Mais elle y vit Rolla si pâle derrière elle,
Qu'elle en resta muette et plus pâle que lui.
« Ah ! dit-elle en tremblant, qu'avez-vous aujourd'hui ?
- Ce que j'ai ? dit Rolla, tu ne sais pas, ma belle,
Que je suis ruiné depuis hier au soir ?
C'est pour te dire adieu que je venais te voir.
Tout le monde le sait, il faut que je me tue.
- Vous avez donc joué ? - Non, je suis ruiné.
- Ruiné ? » dit Marie. Et, comme une statue,
Elle fixait à terre un grand oeil étonné.
« Ruiné ? ruiné ? vous n'avez pas de mère ?
Pas d'amis ? de parents ? personne sur la terre ?
Vous voulez vous tuer ? pourquoi vous tuez-vous ? »
Elle se retourna sur le bord de sa couche.
Jamais son doux regard n'avait été si doux.
Deux ou trois questions flottèrent sur sa bouche;
Mais, n'osant pas les faire, elle s'en vint poser
Sa tête sur la sienne et lui prit un baiser.
« Je voudrais pourtant bien te faire une demande,
Murmura-t-elle enfin : moi je n'ai pas d'argent,
Et, sitôt que j'en ai, ma mère me le prend.
Mais j'ai mon collier d'or, veux-tu que je le vende ?
Tu prendras ce qu'il vaut, et tu l'iras jouer. »

Rolla lui répondit par un léger sourire.
Il prit un flacon noir qu'il vida sans rien dire;
Puis, se penchant sur elle, il baisa son collier.
Quand elle souleva sa tête appesantie,
Ce n'était déjà plus qu'un être inanimé.
Dans ce chaste baiser son âme était partie,
Et, pendant un moment, tous deux avaient aimé.


Vers la page précédenteVers la page d'accueil du site Poetes.com Vers la page d'accueil du site Musset Vers l'Index des titres et des thèmes Vers la Chronologie de MussetVers la page suivante

   Résultats par page:

Type de correspondance: N'importe quel mot recherché Tous les mots

Alfred Musset
 ©Jacques Lemaire, 1999-2017