| IVDors-tu
content, Voltaire, et ton hideux sourire Voltige-t-il encor sur
tes os décharnés ? Ton siècle était, dit-on, trop jeune pour te lire; Le
nôtre doit te plaire, et tes hommes sont nés. Il est tombé sur nous, cet édifice
immense Que de tes larges mains tu sapais nuit et jour. La Mort devait
t'attendre avec impatience, Pendant quatre-vingts ans que tu lui fis ta cour;
Vous devez vous aimer d'un infernal amour. Ne quittes-tu jamais la couche
nuptiale Où vous vous embrassez dans les vers du tombeau, Pour t'en aller
tout seul promener ton front pâle Dans un cloître désert ou dans un vieux
château ? Que te disent alors tous ces grands corps sans vie, Ces murs
silencieux, ces autels désolés, Que pour l'éternité ton souffle a dépeuplés
? Que te disent les croix ? que te dit le Messie ? Oh ! saigne-t-il encor,
quand, pour le déclouer, Sur son arbre tremblant, comme une fleur flétrie,
Ton spectre dans la nuit revient le secouer ? Crois-tu ta mission dignement
accomplie, Et comme l'Éternel, à la création, Trouves-tu que c'est bien,
et que ton uvre est bon ? Au festin de mon hôte alors je te convie.
Tu n'as qu'à te lever; - quelqu'un soupe ce soir Chez qui le Commandeur
peut frapper et s'asseoir. Entends-tu soupirer ces enfants
qui s'embrassent ? On dirait, dans l'étreinte où leurs bras nus s'enlacent,
Par une double vie un seul corps animé. Des sanglots inouïs, des plaintes
oppressées, Ouvrent en frissonnant leurs lèvres insensées. En les baisant
au front le Plaisir s'est pâmé. Ils sont jeunes et beaux, et, rien qu'à les
entendre, Comme un pavillon d'or le ciel devrait descendre Regarde ! -
ils n'aiment pas, ils n'ont jamais aimé. Où les ont-ils
appris, ces mots si pleins de charmes, Que la volupté seule, au milieu de
ses larmes, A le droit de répandre et de balbutier ? O femme ! étrange
objet de joie et de supplice ! Mystérieux autel où, dans le sacrifice,
On entend tour à tour blasphémer et prier ! Dis-moi, dans quel écho, dans
quel air vivent-elles, Ces paroles sans nom, et pourtant éternelles, Qui
ne sont qu'un délire, et depuis cinq mille ans Se suspendent encore aux lèvres
des amants ? O profanation ! point d'amour, et deux anges
! Deux curs purs comme l'or, que les saintes phalanges Porteraient
à leur père en voyant leur beauté ! Point d'amour ! et des pleurs ! et la nuit
qui murmure, Et le vent qui frémit, et toute la nature Qui pâlit de plaisir,
qui boit la volupté ! Et des parfums fumants, et des flacons à terre, Et
des baisers sans nombre, et peut-être, ô misère ! Un malheureux de plus qui
maudira le jour... Point d'amour ! et partout le spectre de l'amour !Cloîtres
silencieux, voûtes des monastères, C'est vous, sombres caveaux, vous qui savez
aimer ! Ce sont vos froides nefs, vos pavés et vos pierres, Que jamais
lèvre en feu n'a baisés sans pâmer. Oh ! venez donc rouvrir vos profondes
entrailles A ces deux enfants-là qui cherchent le plaisir Sur un lit qui
n'est bon qu'à dormir ou mourir; Frappez-leur donc le cur sur vos saintes
murailles, Que la haire sanglante y fasse entrer ses clous. Trempez-leur
donc le front dans les eaux baptismales, Dites-leur donc un peu ce qu'avec
leurs genoux Il leur faudrait user de pierres sépulcrales Avant de soupçonner
qu'on aime comme vous !Oui, c'est un vase amour qu'au
fond de vos calices Vous buviez à plein cur, moines mystérieux ! La
tête du Sauveur errait sur vos cilices Lorsque le doux sommeil avait fermé
vos yeux, Et, quand l'orgue chantait aux rayons de l'aurore, Dans vos
vitraux dorés vous la cherchiez encore. Vous aimiez ardemment ! oh ! vous
étiez heureux !Vois-tu, vieil Arouet ? cet homme plein
de vie, Qui de baisers ardents couvre ce sein si beau, Sera couché demain
dans un étroit tombeau. Jetterais-tu sur lui quelques regards d'envie ? Sois
tranquille, il t'a lu. Rien ne peut lui donner Ni consolation ni lueur d'espérance.
Si l'incrédulité devient une science, On parlera de Jacque, et, sans la
profaner, Dans ta tombe, ce soir, tu pourrais l'emmener. Penses-tu
cependant que si quelque croyance, Si le plus léger fil le retenait encor,
Il viendrait sur ce lit prostituer sa mort ? Sa mort ! - Ah ! laisse-lui
la plus faible pensée Qu'elle n'est qu'un passage à quelque lieu d'horreur,
Au plus affreux, qu'importe ? Il n'en aura pas peur; Il la relèvera, la
jeune fiancée, II la regardera dans l'espace élancée, Porter au Dieu vivant
la clef d'or de son cur !Voilà pourtant ton uvre
Arouet, voilà l'homme Tel que tu l'as voulu. - C'est dans ce siècle-ci, C'est
d'hier seulement qu'on peut mourir ainsi. Quand Brutus s'écria sur les débris
de Rome « Vertu, tu n'es qu'un nom ! » il ne blasphéma pas. Il
avait tout perdu, sa gloire et sa patrie, Son beau rêve adoré, sa liberté
chérie, Sa Portia, son Cassius, son sang et ses soldats; Il ne voulait
plus croire aux choses de la terre. Mais, quand il se vit seul, assis sur
une pierre, En songeant à la mort, il regarda les cieux. Il n'avait rien
perdu dans cet espace immense; Son cur y respirait un air plein d'espérance;
Il lui restait encor son épée et ses dieux. Et que
nous reste-t-il, à nous, les déicides ? Pour qui travailliez-vous, démolisseurs
stupides, Lorsque vous disséquiez le Christ sur son autel ? Que vouliez-vous
semer sur sa céleste tombe, Quand vous jetiez au vent la sanglante colombe
Qui tombe en tournoyant dans l'abîme éternel ? Vous vouliez pétrir l'homme
à votre fantaisie; Vous vouliez faire un monde. - Eh bien, vous l'avez fait.
Votre monde est superbe, et votre homme est parfait ! Les monts sont nivelés,
la plaine est éclaircie; Vous avez sagement taillé l'arbre de vie; Tout
est bien balayé sur vos chemins de fer, Tout est grand, tout est beau, mais
on meurt dans votre air. Vous y faites vibrer de sublimes paroles; Elles
flottent au loin dans des vents empestés. Elles ont ébranlé de terribles idoles;
Mais les oiseaux du ciel en sont épouvantés. L'hypocrisie est morte; on
ne croit plus aux prêtres; Mais la vertu se meurt, on ne croit plus à Dieu.
Le noble n'est plus fier du sang de ses ancêtres; Mais il le prostitue
au fond d'un mauvais lieu. On ne mutile plus la pensée et la scène, On
a mis au plein vent l'intelligence humaine; Mais le peuple voudra des combats
de taureau. Quand on est pauvre et fier, quand on est riche et triste, On
n'est plus assez fou pour se faire trappiste; Mais on fait comme Escousse,
on allume un réchaud. |