IIIEst-ce
sur de la neige, ou sur une statue, Que cette lampe d'or, dans
l'ombre suspendue, Fait onduler l'azur de ce rideau tremblant ? Non, la
neige est plus pâle, et le marbre est moins blanc. C'est un enfant qui dort.
- Sur ses lèvres ouvertes Voltige par instants, un faible et doux soupir;
Un soupir plus léger que ceux des algues vertes Quand, le soir, sur les
mers voltige le zéphyr, Et que, sentant fléchir ses ailes embaumées Sous
les baisers ardents de ses fleurs bien-aimées, Il boit sur ses bras nus les
perles des roseaux. C'est un enfant qui dort sous ces
épais rideaux, Un enfant de quinze ans, - presque une jeune femme; Rien
n'est encor formé dans cet être charmant. Le petit chérubin qui veille sur
son âme Doute s'il est son frère ou s'il est son amant. Ses longs cheveux
épars la couvrent tout entière. La croix de son collier repose dans sa main,
Comme pour témoigner qu'elle a fait sa prière, Et qu'elle va la faire
en s'éveillant demain. Elle dort, regardez : - quel front
noble et candide ! Partout, comme un lait pur sur une onde limpide, Le
ciel sur la beauté répandit la pudeur. Elle dort toute nue et la main sur
son cur. N'est-ce pas que la nuit la rend encor plus belle ? Que
ces molles clartés palpitent autour d'elle, Comme si, malgré lui, le sombre
Esprit du soir Sentait sur ce beau corps frémir son manteau noir ? Les
pas silencieux du prêtre dans l'enceinte Font tressaillir le cur d'une
terreur moins sainte, O vierge ! que le bruit de tes soupirs légers. Regardez
cette chambre et ces frais orangers, Ces livres, ce métier, cette branche
bénite Qui se penche en pleurant sur ce vieux crucifix; Ne chercherait-on
pas le rouet de Marguerite Dans ce mélancolique et chaste paradis ? N'est-ce
pas qu'il est pur, le sommeil de l'enfance ? Que le ciel lui donna sa beauté
pour défense ? Que l'amour d'une vierge est une piété Comme l'amour céleste,
et qu'en approchant d'elle, Dans l'air qu'elle respire on sent frissonner
l'aile Du séraphin jaloux qui veille à son côté ? Si
ce n'est pas ta mère, ô pâle jeune fille ! Quelle est donc cette femme assise
à ton chevet, Qui regarde l'horloge et l'âtre qui pétille, En secouant
la tête et d'un air inquiet ? Qu'attend-elle si tard ? - Pour qui, si c'est
ta mère, S'en va-t-elle entrouvrir, depuis quelques instants, Ta porte
et ton balcon... si ce n'est pour ton père ? Et ton père, Marie, est mort
depuis longtemps. Pour qui donc ces flacons, cette table fumante, Que,
de ses propres mains, elle vient de servir ? Pour qui donc ces flambeaux,
et qui donc va venir ?... Qui que ce soit, tu dors, tu n'es pas son amante.
Les songes de tes nuits sont plus purs que le jour, Et trop jeunes encor
pour te parler d'amour. A qui donc ce manteau que cette femme essuie; Il
est couvert de boue et dégouttant de pluie; C'est le tien, Maria, c'est celui
d'un enfant. Tes cheveux sont mouillés. Tes mains et ton visage Sont devenus
vermeils au froid souffle du vent. Où donc t'en allais-tu par cette nuit d'orage
? Cette femme n'est pas ta mère, assurément. Silence
! on a parlé. Des femmes inconnues Ont entrouvert la porte, - et d'autres,
demi-nues, Les cheveux en désordre et se traînant aux murs, Traversaient
en sueur des corridors obscurs. Une lampe a bougé; - les restes d'une orgie,
Aux dernières lueurs de sa morne clarté, Sont apparus au fond d'un boudoir
écarté. Les verres se heurtaient sur la nappe rougie; La porte est retombée
au bruit d'un rire affreux. C'est une vision, n'est-il pas vrai, Marie ? C'est
un rêve insensé qui m'a frappé les yeux. Tout repose, tout dort; - cette femme
est ta mère. C'est le parfum des fleurs, c'est une huile légère Qui baigne
tes cheveux, et la chaste rougeur Qui couvre ton beau front vient du sang
de ton cur. Silence ! quelqu'un frappe, - et, sur
les dalles sombres, Un pas retentissant fait tressaillir la nuit. Une
lueur tremblante approche avec deux ombres... C'est toi, maigre Rolla ? que
viens-tu faire ici ? O Faust ! n'étais-tu pas prêt à quitter
la terre Dans cette nuit d'angoisse où l'archange déchu, Sous son manteau
de feu, comme une ombre légère, T'emporta dans l'espace à ses pieds suspendu
? N'avais-tu pas crié ton dernier anathème, Et, quand tu tressaillis au
bruit des chants sacrés, N'avais-tu pas frappé, dans ton dernier blasphème,
Ton front sexagénaire à tes murs délabrés ? Oui, le poison tremblait sur
ta lèvre livide; La Mort, qui t'escortait dans tes uvres sans nom, Avait
à tes côtés descendu jusqu'au fond La spirale sans fin de ton long suicide;
Et, trop vieux pour s'ouvrir, ton cur s'était brisé, Comme un roc,
en hiver, par la froidure usé. Ton heure était venue, athée à barbe grise;
L'arbre de ta science était déraciné. L'ange exterminateur te vit avec
surprise Faire jaillir encor, pour te vendre au Damné, Une goutte de sang
de ton bras décharné. Oh ! sur quel océan, sur quelle grotte obscure, Sur
quel bois d'aloès et de frais oliviers, Sur quelle neige intacte au sommet
des glaciers, Souffle-t-il à l'aurore une brise aussi pure, Un vent d'est
aussi plein des larmes du printemps, Que celui qui passa sur ta tête blanchie,
Quand le ciel te donna de ressaisir la vie Au manteau virginal d'un enfant
de quinze ans ? Quinze ans ! ô Roméo ! l'âge de Juliette ! L'âge où vous
vous aimiez ! où le vent du matin, Sur l'échelle de soie, au chant de l'alouette,
Berçait vos longs baisers et vos adieux sans fin ! Quinze ans ! - l'âge
céleste où l'arbre de la vie, Sous la tiède oasis du désert embaumé, Baigne
ses fruits dorés de myrrhe et d'ambroisie, Et, pour féconder l'air comme un
palmier d'Asie, N'a qu'à jeter au vent son voile parfumé ! Quinze ans
! - l'âge où la femme, au jour de sa naissance, Sortit des mains de Dieu si
blanche d'innocence, Si riche de beauté, que son père immortel De ses
phalanges d'or en fit l'âge éternel !Oh ! la fleur de
l'Éden, pourquoi l'as-tu fanée, Insouciante enfant, belle Ève aux blonds cheveux
! Tout trahir et tout perdre était ta destinée; Tu fis ton Dieu mortel,
et tu l'en aimas mieux. Qu'on te rende le ciel, tu le perdras encore. Tu
sais trop bien qu'ailleurs c'est toi que l'homme adore; Avec lui de nouveau
tu voudrais t'exiler, Pour mourir sur son cur, et pour l'en consoler
! Rolla considérait d'un il mélancolique La belle Marion dormant
dans son grand lit; Je ne sais quoi d'horrible et presque diabolique Le
faisait jusqu'aux os frissonner malgré lui. Marion coûtait cher. - Pour lui
payer sa nuit, II avait dépensé sa dernière pistole. Ses amis le savaient.
Lui-même, en arrivant, Il s'était pris la main et donné sa parole Que
personne, au grand jour, ne le verrait vivant. Trois ans, - les trois plus
beaux de la belle jeunesse, - Trois ans de volupté, de délire et d'ivresse,
Allaient s'évanouir comme un songe léger, Comme le chant lointain d'un
oiseau passager. Et cette triste nuit, - nuit de mort, - la dernière, - Celle
où l'agonisant fait encor sa prière, Quand sa lèvre est muette, - où, pour
le condamné, Tout est si près de Dieu, que tout et pardonné, II venait
la passer chez une fille infâme, Lui, chrétien, homme, fils d'un homme ! Et
cette femme, Cet être misérable, un brin d'herbe, un enfant, Sur son cercueil
ouvert dormait en l'attendant. O chaos éternel ! prostituer
l'enfance ! Ne valait-il pas mieux, sur ce lit sans défense, Balafrer
ce beau corps au tranchant d'une faux ! Prendre ce cou de neige et lui tordre
les os ? Ne valait-il pas mieux lui poser sur la face Un masque de chaux
vive avec un gant de fer, Que d'en faire un ruisseau limpide à la surface,
Réfléchissant les fleurs et l'étoile qui passe, Et d'en salir le fond
des poisons de l'enfer ? Oh ! qu'elle est belle encor
! quel trésor, ô nature ! Oh ! quel premier baiser l'Amour se préparait ! Quels
doux fruits eût portés, quand sa fleur sera mûre, Cette beauté céleste, et
quelle flamme pure Sur cette chaste lampe un jour s'éveillerait !Pauvreté
! Pauvreté ! c'est toi la courtisane. C'est toi qui dans ce lit as poussé
cet enfant Que la Grèce eût jeté sur l'autel de Diane ! Regarde, - elle
a prié ce soir en s'endormant... Prié ! - Qui donc, grand Dieu ! C'est toi
qu'en cette vie Il faut qu'à deux genoux elle conjure et prie; C'est toi
qui, chuchotant dans le souffle du vent, Au milieu des sanglots d'une insomnie
amère, Es venue un beau soir murmurer à sa mère « Ta fille est belle
et vierge, et tout cela se vend ! » Pour aller au sabbat, c'est toi qui
l'as lavée, Comme on lave les morts pour les mettre au tombeau; C'est
toi qui, cette nuit, quand elle est arrivée, Aux lueurs des éclairs, courais
sous son manteau ! Hélas ! qui peut savoir pour quelle destinée, En lui
donnant du pain, peut-être elle était née ? D'un être sans pudeur ce n'est
pas là le front. Rien d'impur ne germait sous cette fraîche aurore. Pauvre
fille ! à quinze ans ses sens dormaient encore, Son nom était Marie, et non
pas Marion. Ce qui l'a dégradée, hélas ! c'est la misère, Et non l'amour
et l'or. - Telle que la voilà Sous les rideaux honteux de ce hideux repaire,
Dans cet infâme lit, elle donne à sa mère, En rentrant au logis, ce qu'elle
a gagné là. Vous ne la plaignez pas, vous, femmes de ce
monde ! Vous qui vivez gaiement dans une horreur profonde De tout ce qui
n'est pas riche et gai comme vous ! Vous ne la plaignez pas, vous, mères de
familles, Qui poussez les verrous aux portes de vos filles, Et cachez
un amant sous le lit de l'époux ! Vos amours sont dorés, vivants et poétiques;
Vous en parlez, du moins, - vous n'êtes pas publiques. Vous n'avez jamais
vu le spectre de la Faim Soulever en chantant les draps de votre couche, Et,
de sa lèvre blême effleurant votre bouche, Demander un baiser pour un morceau
de pain. O mon siècle ! est-il vrai que ce qu'on te voit
faire Se soit vu de tout temps - O fleuve impétueux ! Tu portes à la mer
des cadavres hideux; Ils flottent en silence, - et cette vieille terre, Qui
voit l'humanité vivre et mourir ainsi, Autour de son soleil tournant dans
son orbite, Vers son père immortel n'en monte pas plus vite, Pour tâcher
de l'atteindre et de s'en plaindre à lui. Eh bien, lève-toi donc, puisqu'il
en est ainsi, Lève-toi, les seins nus, belle prostituée. Le vin coule
et pétille, et la brise du soir Berce tes rideaux blancs dans ton joyeux miroir.
C'est une belle nuit, - c'est moi qui l'ai payée. Le Christ à son souper
sentit moins de terreur Que je ne sens au mien de gaieté dans le cur.
Allons ! vive l'amour que l'ivresse accompagne ! Que tes baisers brûlants
sentent le vin d'Espagne ! Que l'esprit du vertige et des bruyants repas A
l'ange du plaisir nous porte dans ses bras Allons ! chantons Bacchus, l'amour
et la folie ! Buvons au temps qui passe, à la mort, à la vie ! Oublions
et buvons; - vive la liberté ! Chantons l'or et la vie, la vigne et la beauté
! |