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Sommaire des poèmes

ROLLA

Rolla par Henri Gervex

III

Est-ce sur de la neige, ou sur une statue,
Que cette lampe d'or, dans l'ombre suspendue,
Fait onduler l'azur de ce rideau tremblant ?
Non, la neige est plus pâle, et le marbre est moins blanc.
C'est un enfant qui dort. - Sur ses lèvres ouvertes
Voltige par instants, un faible et doux soupir;
Un soupir plus léger que ceux des algues vertes
Quand, le soir, sur les mers voltige le zéphyr,
Et que, sentant fléchir ses ailes embaumées
Sous les baisers ardents de ses fleurs bien-aimées,
Il boit sur ses bras nus les perles des roseaux.

C'est un enfant qui dort sous ces épais rideaux,
Un enfant de quinze ans, - presque une jeune femme;
Rien n'est encor formé dans cet être charmant.
Le petit chérubin qui veille sur son âme
Doute s'il est son frère ou s'il est son amant.
Ses longs cheveux épars la couvrent tout entière.
La croix de son collier repose dans sa main,
Comme pour témoigner qu'elle a fait sa prière,
Et qu'elle va la faire en s'éveillant demain.

Elle dort, regardez : - quel front noble et candide !
Partout, comme un lait pur sur une onde limpide,
Le ciel sur la beauté répandit la pudeur.
Elle dort toute nue et la main sur son cœur.
N'est-ce pas que la nuit la rend encor plus belle ?
Que ces molles clartés palpitent autour d'elle,
Comme si, malgré lui, le sombre Esprit du soir
Sentait sur ce beau corps frémir son manteau noir ?

Les pas silencieux du prêtre dans l'enceinte
Font tressaillir le cœur d'une terreur moins sainte,
O vierge ! que le bruit de tes soupirs légers.
Regardez cette chambre et ces frais orangers,
Ces livres, ce métier, cette branche bénite
Qui se penche en pleurant sur ce vieux crucifix;
Ne chercherait-on pas le rouet de Marguerite
Dans ce mélancolique et chaste paradis ?
N'est-ce pas qu'il est pur, le sommeil de l'enfance ?
Que le ciel lui donna sa beauté pour défense ?
Que l'amour d'une vierge est une piété
Comme l'amour céleste, et qu'en approchant d'elle,
Dans l'air qu'elle respire on sent frissonner l'aile
Du séraphin jaloux qui veille à son côté ?

Si ce n'est pas ta mère, ô pâle jeune fille !
Quelle est donc cette femme assise à ton chevet,
Qui regarde l'horloge et l'âtre qui pétille,
En secouant la tête et d'un air inquiet ?
Qu'attend-elle si tard ? - Pour qui, si c'est ta mère,
S'en va-t-elle entrouvrir, depuis quelques instants,
Ta porte et ton balcon... si ce n'est pour ton père ?
Et ton père, Marie, est mort depuis longtemps.
Pour qui donc ces flacons, cette table fumante,
Que, de ses propres mains, elle vient de servir ?
Pour qui donc ces flambeaux, et qui donc va venir ?...
Qui que ce soit, tu dors, tu n'es pas son amante.
Les songes de tes nuits sont plus purs que le jour,
Et trop jeunes encor pour te parler d'amour.
A qui donc ce manteau que cette femme essuie;
Il est couvert de boue et dégouttant de pluie;
C'est le tien, Maria, c'est celui d'un enfant.
Tes cheveux sont mouillés. Tes mains et ton visage
Sont devenus vermeils au froid souffle du vent.
Où donc t'en allais-tu par cette nuit d'orage ?
Cette femme n'est pas ta mère, assurément.

Silence ! on a parlé. Des femmes inconnues
Ont entrouvert la porte, - et d'autres, demi-nues,
Les cheveux en désordre et se traînant aux murs,
Traversaient en sueur des corridors obscurs.
Une lampe a bougé; - les restes d'une orgie,
Aux dernières lueurs de sa morne clarté,
Sont apparus au fond d'un boudoir écarté.
Les verres se heurtaient sur la nappe rougie;
La porte est retombée au bruit d'un rire affreux.
C'est une vision, n'est-il pas vrai, Marie ?
C'est un rêve insensé qui m'a frappé les yeux.
Tout repose, tout dort; - cette femme est ta mère.
C'est le parfum des fleurs, c'est une huile légère
Qui baigne tes cheveux, et la chaste rougeur
Qui couvre ton beau front vient du sang de ton cœur.

Silence ! quelqu'un frappe, - et, sur les dalles sombres,
Un pas retentissant fait tressaillir la nuit.
Une lueur tremblante approche avec deux ombres...
C'est toi, maigre Rolla ? que viens-tu faire ici ?

O Faust ! n'étais-tu pas prêt à quitter la terre
Dans cette nuit d'angoisse où l'archange déchu,
Sous son manteau de feu, comme une ombre légère,
T'emporta dans l'espace à ses pieds suspendu ?
N'avais-tu pas crié ton dernier anathème,
Et, quand tu tressaillis au bruit des chants sacrés,
N'avais-tu pas frappé, dans ton dernier blasphème,
Ton front sexagénaire à tes murs délabrés ?
Oui, le poison tremblait sur ta lèvre livide;
La Mort, qui t'escortait dans tes œuvres sans nom,
Avait à tes côtés descendu jusqu'au fond
La spirale sans fin de ton long suicide;
Et, trop vieux pour s'ouvrir, ton cœur s'était brisé,
Comme un roc, en hiver, par la froidure usé.
Ton heure était venue, athée à barbe grise;
L'arbre de ta science était déraciné.
L'ange exterminateur te vit avec surprise
Faire jaillir encor, pour te vendre au Damné,
Une goutte de sang de ton bras décharné.
Oh ! sur quel océan, sur quelle grotte obscure,
Sur quel bois d'aloès et de frais oliviers,
Sur quelle neige intacte au sommet des glaciers,
Souffle-t-il à l'aurore une brise aussi pure,
Un vent d'est aussi plein des larmes du printemps,
Que celui qui passa sur ta tête blanchie,
Quand le ciel te donna de ressaisir la vie
Au manteau virginal d'un enfant de quinze ans ?
Quinze ans ! ô Roméo ! l'âge de Juliette !
L'âge où vous vous aimiez ! où le vent du matin,
Sur l'échelle de soie, au chant de l'alouette,
Berçait vos longs baisers et vos adieux sans fin !
Quinze ans ! - l'âge céleste où l'arbre de la vie,
Sous la tiède oasis du désert embaumé,
Baigne ses fruits dorés de myrrhe et d'ambroisie,
Et, pour féconder l'air comme un palmier d'Asie,
N'a qu'à jeter au vent son voile parfumé !
Quinze ans ! - l'âge où la femme, au jour de sa naissance,
Sortit des mains de Dieu si blanche d'innocence,
Si riche de beauté, que son père immortel
De ses phalanges d'or en fit l'âge éternel !

Oh ! la fleur de l'Éden, pourquoi l'as-tu fanée,
Insouciante enfant, belle Ève aux blonds cheveux !
Tout trahir et tout perdre était ta destinée;
Tu fis ton Dieu mortel, et tu l'en aimas mieux.
Qu'on te rende le ciel, tu le perdras encore.
Tu sais trop bien qu'ailleurs c'est toi que l'homme adore;
Avec lui de nouveau tu voudrais t'exiler,
Pour mourir sur son cœur, et pour l'en consoler !
Rolla considérait d'un œil mélancolique
La belle Marion dormant dans son grand lit;
Je ne sais quoi d'horrible et presque diabolique
Le faisait jusqu'aux os frissonner malgré lui.
Marion coûtait cher. - Pour lui payer sa nuit,
II avait dépensé sa dernière pistole.
Ses amis le savaient. Lui-même, en arrivant,
Il s'était pris la main et donné sa parole
Que personne, au grand jour, ne le verrait vivant.
Trois ans, - les trois plus beaux de la belle jeunesse, -
Trois ans de volupté, de délire et d'ivresse,
Allaient s'évanouir comme un songe léger,
Comme le chant lointain d'un oiseau passager.
Et cette triste nuit, - nuit de mort, - la dernière, -
Celle où l'agonisant fait encor sa prière,
Quand sa lèvre est muette, - où, pour le condamné,
Tout est si près de Dieu, que tout et pardonné,
II venait la passer chez une fille infâme,
Lui, chrétien, homme, fils d'un homme ! Et cette femme,
Cet être misérable, un brin d'herbe, un enfant,
Sur son cercueil ouvert dormait en l'attendant.

O chaos éternel ! prostituer l'enfance !
Ne valait-il pas mieux, sur ce lit sans défense,
Balafrer ce beau corps au tranchant d'une faux !
Prendre ce cou de neige et lui tordre les os ?
Ne valait-il pas mieux lui poser sur la face
Un masque de chaux vive avec un gant de fer,
Que d'en faire un ruisseau limpide à la surface,
Réfléchissant les fleurs et l'étoile qui passe,
Et d'en salir le fond des poisons de l'enfer ?

Oh ! qu'elle est belle encor ! quel trésor, ô nature !
Oh ! quel premier baiser l'Amour se préparait !
Quels doux fruits eût portés, quand sa fleur sera mûre,
Cette beauté céleste, et quelle flamme pure
Sur cette chaste lampe un jour s'éveillerait !

Pauvreté ! Pauvreté ! c'est toi la courtisane.
C'est toi qui dans ce lit as poussé cet enfant
Que la Grèce eût jeté sur l'autel de Diane !
Regarde, - elle a prié ce soir en s'endormant...
Prié ! - Qui donc, grand Dieu ! C'est toi qu'en cette vie
Il faut qu'à deux genoux elle conjure et prie;
C'est toi qui, chuchotant dans le souffle du vent,
Au milieu des sanglots d'une insomnie amère,
Es venue un beau soir murmurer à sa mère
« Ta fille est belle et vierge, et tout cela se vend ! »
Pour aller au sabbat, c'est toi qui l'as lavée,
Comme on lave les morts pour les mettre au tombeau;
C'est toi qui, cette nuit, quand elle est arrivée,
Aux lueurs des éclairs, courais sous son manteau !
Hélas ! qui peut savoir pour quelle destinée,
En lui donnant du pain, peut-être elle était née ?
D'un être sans pudeur ce n'est pas là le front.
Rien d'impur ne germait sous cette fraîche aurore.
Pauvre fille ! à quinze ans ses sens dormaient encore,
Son nom était Marie, et non pas Marion.
Ce qui l'a dégradée, hélas ! c'est la misère,
Et non l'amour et l'or. - Telle que la voilà
Sous les rideaux honteux de ce hideux repaire,
Dans cet infâme lit, elle donne à sa mère,
En rentrant au logis, ce qu'elle a gagné là.

Vous ne la plaignez pas, vous, femmes de ce monde !
Vous qui vivez gaiement dans une horreur profonde
De tout ce qui n'est pas riche et gai comme vous !
Vous ne la plaignez pas, vous, mères de familles,
Qui poussez les verrous aux portes de vos filles,
Et cachez un amant sous le lit de l'époux !
Vos amours sont dorés, vivants et poétiques;
Vous en parlez, du moins, - vous n'êtes pas publiques.
Vous n'avez jamais vu le spectre de la Faim
Soulever en chantant les draps de votre couche,
Et, de sa lèvre blême effleurant votre bouche,
Demander un baiser pour un morceau de pain.

O mon siècle ! est-il vrai que ce qu'on te voit faire
Se soit vu de tout temps - O fleuve impétueux !
Tu portes à la mer des cadavres hideux;
Ils flottent en silence, - et cette vieille terre,
Qui voit l'humanité vivre et mourir ainsi,
Autour de son soleil tournant dans son orbite,
Vers son père immortel n'en monte pas plus vite,
Pour tâcher de l'atteindre et de s'en plaindre à lui.
Eh bien, lève-toi donc, puisqu'il en est ainsi,
Lève-toi, les seins nus, belle prostituée.
Le vin coule et pétille, et la brise du soir
Berce tes rideaux blancs dans ton joyeux miroir.
C'est une belle nuit, - c'est moi qui l'ai payée.
Le Christ à son souper sentit moins de terreur
Que je ne sens au mien de gaieté dans le cœur.
Allons ! vive l'amour que l'ivresse accompagne !
Que tes baisers brûlants sentent le vin d'Espagne !
Que l'esprit du vertige et des bruyants repas
A l'ange du plaisir nous porte dans ses bras
Allons ! chantons Bacchus, l'amour et la folie !
Buvons au temps qui passe, à la mort, à la vie !
Oublions et buvons; - vive la liberté !
Chantons l'or et la vie, la vigne et la beauté !


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 ©Jacques Lemaire, 1999-2017