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tous les débauchés de la ville du monde Où le libertinage est à
meilleur marché, De la plus vieille en vice et de la plus féconde, Je
veux dire Paris, - le plus grand débauché Était Jacques Rolla. - Jamais, dans
les tavernes, Sous les rayons tremblants des blafardes lanternes, Plus
indocile enfant ne s'était accoudé Sur une table chaude ou sur un coup de
dé. Ce n'était pas Rolla qui gouvernait sa vie, C'étaient ses passions;
- il les laissait aller Comme un pâtre assoupi regarde l'eau couler. Elles
vivaient; - son corps était l'hôtellerie Où s'étaient attablés ces pâles voyageurs;
Tantôt pour y briser les lits et les murailles, Pour s'y chercher dans
l'ombre, et s'ouvrir les entrailles, Comme des cerfs en rut et des gladiateurs;
Tantôt pour y chanter, en s'enivrant ensemble, Comme de gais oiseaux qu'un
coup de vent rassemble, Et qui, pour vingt amours, n'ont qu'un arbuste en
fleurs. Le père de Rolla, gentillâtre imbécile, L'avait fait élever comme
un riche héritier, Sans songer que lui-même, à sa petite ville, Il avait
de son bien mangé plus de moitié. En sorte que Rolla, par un beau soir d'automne,
Se vit à dix-neuf ans maître de sa personne, Et n'ayant dans la main ni
talent ni métier. Il eût trouvé d'ailleurs tout travail impossible; Un
gagne-pain quelconque, un métier de valet, Soulevait sur sa lèvre un rire
inextinguible. Ainsi, mordant à même au peu qu'il possédait, Il resta
grand seigneur tel que Dieu l'avait fait. Hercule, fatigué
de sa tâche éternelle, S'assit un jour, dit-on, entre un double chemin. Il
vit la Volupté qui lui tendait la main : Il suivit la Vertu, qui lui sembla
plus belle. Aujourd'hui rien n'est beau, ni le mal ni le bien. Ce n'est
pas notre temps qui s'arrête et qui doute; Les siècles, en passant, ont fait
leur grande route Entre les deux sentiers, dont il ne reste rien. Rolla
fit à vingt ans ce qu'avaient fait ses pères. Ce qu'on voit aux abords d'une
grande cité, Ce sont des abattoirs, des murs, des cimetières; C'est ainsi
qu'en entrant dans la société On trouve ses égouts. - La virginité sainte
S'y cache à tous les yeux sous une triple enceinte; On voile la pudeur,
mais la corruption Y baise en plein soleil la prostitution. Les hommes
dans leur sein n'accueillent leur semblable Que lorsqu'il a trempé dans le
fleuve fangeux L'acier chaste et bruant du glaive redoutable Qu'il a reçu
du ciel pour se défendre d'eux. Jacque était grand, loyal,
intrépide et superbe. L'habitude, qui fait de la vie un proverbe, Lui
donnait la nausée. - Heureux ou malheureux, Il ne fit rien comme elle, et
garda pour ses dieux L'audace et la fierté, qui sont ses soeurs aînées. Il
prit trois bourses d'or, et, durant trois années, Il vécut au soleil sans
se douter des lois; Et jamais fils d'Adam, sous la sainte lumière, N'a,
de l'est au couchant, promené sur la terre Un plus large mépris des peuples
et des rois. Seul il marchait tout nu dans cette mascarade
Qu'on appelle la vie, en y parlant tout haut. Tel que la robe d'or du
jeune Alcibiade, Son orgueil indolent, du palais au ruisseau, Traînait
derrière lui comme un royal manteau. Ce n'était pour personne
un objet de mystère Qu'il eût trois ans à vivre et qu'il mangeât son bien.
Le monde souriait en le regardant faire, Et lui, qui le faisait, disait
à l'ordinaire Qu'il se ferait sauter quand il n'aurait plus rien. C'était
un noble cur, naïf comme l'enfance, Bon comme la pitié, grand comme
l'espérance. Il ne voulut jamais croire à sa pauvreté. L'armure qu'il
portait n'allait pas à sa taille; Elle était bonne au plus pour un jour de
bataille, Et ce jour-là fut court comme une nuit d'été. Lorsque
dans le désert la cavale sauvage, Après trois jours de marche, attend un jour
d'orage Pour boire l'eau du ciel sur ses palmiers poudreux, Le soleil
est de plomb, les palmiers en silence Sous leur ciel embrasé penchent leurs
longs cheveux; Elle cherche son puits dans le désert immense, Le soleil
l'a séché; sur le rocher brûlant, Les lions hérissés dorment en grommelant.
Elle se sent fléchir; ses narines qui saignent S'enfoncent dans le sable,
et le sable altéré Vient boire avidement son sang décoloré. Alors elle
se couche, et ses grands yeux s'éteignent, Et le pâle désert roule sur son
enfant Les flots silencieux de son linceul mouvant. Elle
ne savait pas, lorsque les caravanes Avec leurs chameliers passaient sous
les platanes, Qu'elle n'avait qu'à suivre et qu'à baisser le front, Pour
trouver à Bagdad de fraîches écuries, Des râteliers dorés, des luzernes fleuries,
Et des puits dont le ciel n'a jamais vu le fond. Si
Dieu nous a tirés tous de la même fange, Certe, il a dû pétrir dans une argile
étrange Et sécher aux rayons d'un soleil irrité Cet être, quel qu'il soit,
ou l'aigle, ou l'hirondelle, Qui ne saurait plier ni son cou ni son aile,
Et qui n'a pour tout bien qu'un mot : la liberté. |