IRegrettez-vous
le temps où le ciel sur la terre Marchait et respirait dans un peuple
de dieux ; Où Vénus Astarté, fille de l'onde amère, Secouait, vierge encor,
les larmes de sa mère, Et fécondait le monde en tordant ses cheveux ? Regrettez-vous
le temps où les Nymphes lascives Ondoyaient au soleil parmi les fleurs des
eaux, Et d'un éclat de rire agaçaient sur les rives Les Faunes indolents
couchés dans les roseaux ? Où les sources tremblaient des baisers de Narcisse
? Où, du nord au midi, sur la création Hercule promenait l'éternelle justice,
Sous son manteau sanglant, taillé dans un lion; Où les Sylvains moqueurs,
dans l'écorce des chênes, Avec les rameaux verts se balançaient au vent, Et
sifflaient dans l'écho la chanson du passant; Où tout était divin, jusqu'aux
douleurs humaines; Où le monde adorait ce qu'il tue aujourd'hui; Où quatre
mille dieux n'avaient pas un athée; Où tout était heureux, excepté Prométhée,
Frère aîné de Satan, qui tomba comme lui ? - Et quand tout fut changé,
le ciel, la terre et l'homme, Quand le berceau du monde en devint le cercueil,
Quand l'ouragan du Nord sur les débris de Rome De sa sombre avalanche
étendit le linceul, -Regrettez-vous le temps où d'un siècle
barbare Naquit un siècle d'or, plus fertile et plus beau ? Où le vieil
univers fendit avec Lazare De son front rajeuni la pierre du tombeau ? Regrettez-vous
le temps où nos vieilles romances Ouvraient leurs ailes d'or vers leur monde
enchanté ? Où tous nos monuments et toutes nos croyances Portaient le
manteau blanc de leur virginité ? Où, sous la main du Christ, tout venait
de renaître ? Où le palais du prince, et la maison du prêtre, Portant
la même croix sur leur front radieux, Sortaient de la montagne en regardant
les cieux ? Où Cologne et Strasbourg, Notre-Dame et Saint-Pierre, S'agenouillant
au loin dans leurs robes de pierre, Sur l'orgue universel des peuples prosternés
Entonnaient l'hosanna des siècles nouveau-nés ? Le temps où se faisait
tout ce qu'a dit l'histoire; Où sur les saints autels les crucifix d'ivoire
Ouvraient des bras sans tache et blancs comme le lait; Où la Vie était
jeune, - où la Mort espérait ? O Christ ! je ne suis pas
de ceux que la prière Dans tes temples muets amène à pas tremblants; Je
ne suis pas de ceux qui vont à ton Calvaire, En se frappant le cur,
baiser tes pieds sanglants; Et je reste debout sous tes sacrés portiques;
Quand ton peuple fidèle, autour des noirs arceaux, Se courbe en murmurant
sous le vent des cantiques, Comme au souffle du nord un peuple de roseaux.
Je ne crois pas, ô Christ ! à ta parole sainte Je suis venu trop tard
dans un monde trop vieux. D'un siècle sans espoir naît un siècle sans crainte;
Les comètes du nôtre ont dépeuplé les cieux. Maintenant le hasard promène
au sein des ombres De leurs illusions les mondes réveillés; L'esprit des
temps passés, errant sur leurs décombres, Jette au gouffre éternel tes anges
mutilés. Les clous du Golgotha te soutiennent à peine; Sous ton divin
tombeau le sol s'est dérobé : Ta gloire est morte, ô Christ ! et sur nos croix
d'ébène Ton cadavre céleste en poussière est tombé !Eh
bien ! qu'il soit permis d'en baiser la poussière Au moins crédule enfant
de ce siècle sans foi, Et de pleurer, ô Christ ! sur cette froide terre Qui
vivait de ta mort, et qui mourra sans toi ! Oh ! maintenant, mon Dieu, qui
lui rendra la vie ? Du plus pur de ton sang tu l'avais rajeunie; Jésus,
ce que tu fis, qui jamais le fera ? Nous, vieillards nés d'hier, qui nous
rajeunira ? Nous sommes aussi vieux qu'au jour de ta naissance.
Nous attendons autant, nous avons plus perdu. Plus livide et plus froid,
dans son cercueil immense Pour la seconde fois Lazare est étendu. Où donc
est le Sauveur pour entrouvrir nos tombes ? Où donc le vieux saint Paul haranguant
les Romains, Suspendant tout un peuple à ses haillons divins ? Où donc
est le Cénacle ? où donc les Catacombes ? Avec qui marche donc l'auréole de
feu ? Sur quels pieds tombez-vous, parfums de Madeleine ? Où donc vibre
dans l'air une voix plus qu'humaine ? Qui de nous, qui de nous va devenir
un Dieu ? La Terre est aussi vieille, aussi dégénérée, Elle branle une
tête aussi désespérée Que lorsque Jean parut sur le sable des mers, Et
que la moribonde, à sa parole sainte, Tressaillant tout à coup comme une femme
enceinte, Sentit bondir en elle un nouvel univers. Les jours sont revenus
de Claude et de Tibère; Tout ici, comme alors, est mort avec le temps, Et
Saturne est au bout du sang de ses enfants; Mais l'espérance humaine est lasse
d'être mère, Et, le sein tout meurtri d'avoir tant allaité, Elle fait
son repos de sa stérilité. |