I
Te
voilà revenu, dans mes nuits étoilées, Bel ange aux yeux d'azur,
aux paupières voilées, Amour, mon bien suprême et que j'avais perdu ! J'ai
cru, pendant trois ans, te vaincre et te maudire, Et toi, les yeux en pleurs,
avec ton doux sourire, Au chevet de mon lit te voilà revenu. Eh
bien, deux mots de toi m'ont fait le roi du monde, Mets la main sur mon cur,
sa blessure est profonde; Élargis-la, bel ange, et qu'il en soit brisé ! Jamais
amant aimé, mourant sur sa maîtresse, N'a sur des yeux plus noirs bu ta céleste
ivresse, Nul sur un plus beau front ne t'a jamais baisé ![Fait
au bain. Jeudi soir 2 août 1833.] II
Telle de l'Angelus, la cloche matinale Fait dans les carrefours hurler
les chiens errants, Tel ton luth chaste et pur, trempé dans l'eau lustrale,
O George, a fait pousser de hideux aboiements, Mais
quand les vents sifflaient sur ta Muse au front pâle, Tu n'as pas renoué tes
longs cheveux flottants; Tu savais que Phoebé, l'Étoile virginale Qui
soulève les mers, fait baver les serpents. Tu n'as pas
répondu, même par un sourire, A ceux qui s'épuisaient en tourments inconnus,
Pour mettre un peu de fange autour de tes pieds nus. Comme
Desdémona, t'inclinant sur ta lyre, Quand l'orage a passé tu n'as pas écouté,
Et tes grands yeux rêveurs ne s'en sont pas doutée ! III
Puisque votre moulin tourne avec tous les vents, Allez,
braves humains, où le vent vous entraîne; Jouez, en bons bouffons, la comédie
humaine; Je vous ai trop connus pour être de vos gens. Ne
croyez pourtant pas qu'en quittant votre scène, Je garde contre vous ni colère
ni haine, Vous qui m'avez fait vieux peut-être avant le temps; Peu d'entre
vous sont bons, moins encor sont méchants. Et nous, vivons
à l'ombre, ô ma belle maîtresse Faisons-nous des amours qui n'aient pas de
vieillesse; Que l'on dise de nous, quand nous mourrons tous deux :Ils
n'ont jamais connu la crainte ni l'envie; Voilà le sentier vert où, durant
cette vie, En se parlant tout bas, ils souriaient entre eux. IV
Il faudra bien t'y faire à cette solitude, Pauvre
cur insensé, tout prêt à se rouvrir, Qui sait si mal aimer et sait si
bien souffrir. Il faudra bien t'y faire; et sois sûr que l'étude, La
veille et le travail ne pourront te guérir. Tu vas, pendant longtemps, faire
un métier bien rude, Toi, pauvre enfant gâté, qui n'as pas l'habitude D'attendre
vainement et sans rien voir venir. Et pourtant, ô mon
cur, quand tu l'auras perdue, Si tu vas quelque part attendre sa venue,
Sur la plage déserte en vain tu l'attendras. Car c'est
toi qu'elle fuit de contrée en contrée, Cherchant sur cette terre une tombe
ignorée, Dans quelque triste lieu qu'on ne te dira pas. Venise.
VToi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus De
tout ce que mon cur renfermait de tendresse, Quand dans la nuit profonde,
ô ma belle maîtresse, Je venais en pleurant tomber dans tes bras nus !La
mémoire en est morte, un jour te l'a ravie. Et cet amour si doux, qui faisait
sur la vie Glisser dans un baiser nos deux cours confondus, Toi qui me
l'as appris, tu ne t'en souviens plus. VIPorte
ta vie ailleurs, ô toi qui fus ma vie; Verse ailleurs ce trésor que j'avais
pour tout bien. Va chercher d'autres lieux, toi qui fus ma patrie; Va
fleurir au soleil, ô ma belle chérie, Fais riche un autre amour et souviens-toi
du mien. Laisse mon souvenir te suivre loin de France;
Qu'il parte sur ton cur, pauvre bouquet fané; Lorsque tu l'as cueilli,
j'ai connu l'Espérance, Je croyais au bonheur, et toute ma souffrance Est
de l'avoir perdu sans te l'avoir donné. 10
janvier 1835. |