MOI
Quel
fardeau te pèse, ô mon âme ! Sur ce vieux lit
des jours par l'ennui retourné, Comme un fruit de douleurs qui pèse
aux flancs de femme Impatient de naître et pleurant d'être né
? La nuit tombe, ô mon âme ! un peu de veille encore ! Ce
coucher d'un soleil est d'un autre l'aurore. Vois comme avec tes sens s'écroule
ta prison ! Vois comme aux premiers vents de la précoce automne Sur
les bords de l'étang où le roseau frissonne, S'envole brin à
brin le duvet du chardon ! Vois comme de mon front la couronne est fragile
! Vois comme cet oiseau dont le nid est la tuile Nous suit pour emporter
à son frileux asile Nos cheveux blancs pareils à la toison que
file La vieille femme assise au seuil de sa maison !
Dans un lointain qui fuit ma jeunesse recule, Ma sève refroidie avec
lenteur circule, L'arbre quitte sa feuille et va nouer son fruit : Ne presse
pas ces jours qu'un autre doigt calcule, Bénis plutôt ce Dieu
qui place un crépuscule Entre les bruits du soir et la paix de la nuit
! Moi qui par des concerts saluai ta naissance, Moi qui te réveillai
neuve à cette existence Avec des chants de fête et des chants
d'espérance, Moi qui fis de ton cur chanter chaque soupir, Veux-tu
que, remontant ma harpe qui sommeille, Comme un David assis près d'un
Saül qui veille, Je chante encor pour t'assoupir? L'ÂME
Non ! Depuis qu'en ces lieux le temps m'oublia seule,
La terre m'apparaît vieille comme une aïeule Qui pleure ses
enfants sous ses robes de deuil. Je n'aime des longs jours que l'heure des
ténèbres, Je n'écoute des chants que ces strophes funèbres
Que sanglote le prêtre en menant un cercueil. MOI
Pourtant le soir qui tombe a des langueurs sereines Que
la fin donne à tout, aux bonheurs comme aux peines; Le linceul même
est tiède au cur enseveli : On a vidé ses yeux de ses dernières
larmes, L'âme à son désespoir trouve de tristes charmes,
Et des bonheurs perdus se sauve dans l'oubli. Cette
heure a pour nos sens des impressions douces Comme des pas muets qui marchent
sur des mousses : C'est l'amère douceur du baiser des adieux. De
l'air plus transparent le cristal est limpide, Des mots vaporisés l'azur
vague et liquide S'y fond avec l'azur des cieux. Je
ne sais quel lointain y baigne toute chose, Ainsi que le regard l'oreille
s'y repose, On entend dans l'éther glisser le moindre vol; C'est
le pied de l'oiseau sur le rameau qui penche, Ou la chute d'un fruit détaché
de la branche Qui tombe du poids sur le sol. Aux premières
lueurs de l'aurore frileuse, On voit flotter ces fils dont la vierge fileuse
D'arbre en arbre au verger a tissé le réseau : Blanche toison
de l'air que la brume encor mouille, Qui traîne sur nos pas, comme de
la quenouille Un fil traîne après le fuseau. Aux
précaires tiédeurs de la trompeuse automne, Dans l'oblique rayon
le moucheron foisonne, Prêt à mourir d'un souffle à son
premier frisson; Et sur le seuil désert de la ruche engourdie, Quelque
abeille en retard, qui sort et qui mendie, Rentre lourde de miel dans sa chaude
prison. Viens, reconnais la place où ta vie était
neuve, N'as-tu point de douceur, dis-moi, pauvre âme veuve, À
remuer ici la cendre des jours morts ? À revoir ton arbuste et ta demeure
vide, Comme l'insecte ailé revoit sa chrysalide, Balayure qui fut
son corps ? Moi, le triste instinct m'y ramène
: Rien n'a changé là que le temps; Des lieux où notre
il se promène, Rien n'a fui que les habitants. Suis-moi
du cur pour voir encore, Sur la pente douce au midi, La vigne qui
nous fit éclore Ramper sur le roc attiédi. Contemple
la maison de pierre, Dont nos pas usèrent le seuil : Vois-la se
vêtir de son lierre Comme d'un vêtement de deuil.
Écoute le cri des vendanges Qui monte du pressoir voisin, Vois
les sentiers rocheux des granges Rougis par le sang du raisin. Regarde
au pied du toit qui croule : Voilà, près du figuier séché,
Le cep vivace qui s'enroule À l'angle du mur ébréché
! L'hiver noircit sa rude écorce; Autour du
banc rongé du ver, Il contourne sa branche torse Comme un serpent
frappé du fer. Autrefois, ses pampres sans nombre
S'entrelaçaient autour du puits, Père et mère goûtaient
son ombre, Enfants, oiseaux, rongeaient ses fruits.
Il grimpait jusqu'à la fenêtre, Il s'arrondissait en arceau;
Il semble encor nous reconnaître Comme un chien gardien d'un berceau.
Sur cette mousse des allées Où rougit
son pampre vermeil, Un bouquet de feuilles gelées Nous abrite encor
du soleil. Vives glaneuses de novembre, Les grives,
sur la grappe en deuil, Ont oublié ces beaux grains d'ambre Qu'enfant
nous convoitions de l'il. Le rayon du soir la transperce
Comme un albâtre oriental, Et le sucre d'or qu'elle verse Y
pend en larmes de cristal. Sous ce cep de vigne qui t'aime,
Ô mon âme ! ne crois-tu pas Te retrouver enfin toi-même,
Malgré l'absence et le trépas ? N'a-t-il
pas pour toi le délice Du brasier tiède et réchauffant
Qu'allume une vieille nourrice Au foyer qui nous vit enfant ? Ou
l'impression qui console L'agneau tondu hors de saison, Quand il sent
sur sa laine folle Repousser sa chaude toison ? L'ÂME
Que me fait le coteau, le toit, la vigne aride ? Que
me ferait le ciel, si le ciel était vide ? Je ne vois en ces lieux
que ceux qui n'y sont pas ! Pourquoi ramènes-tu mes regrets sur leur
trace ? Des bonheurs disparus se rappeler la place, C'est rouvrir des
cercueils pour revoir des trépas !I
Le mur est gris, la tuile est rousse, L'hiver a rongé le ciment;
Des pierres disjointes la mousse Verdit l'humide fondement; Les gouttières,
que rien n'essuie, Laissent, en rigoles de suie, S'égoutter le
ciel pluvieux, Traçant sur la vide demeure Ces noirs sillons par
où l'on pleure, Que les veuves ont sous les yeux; La
porte où file l'araignée, Qui n'entend plus le doux accueil,
Reste immobile et dédaignée Et ne tourne plus sur son seuil;
Les volets que le moineau souille, Détachés de leurs gonds
de rouille, Battent nuit et jour le granit; Les vitraux brisés
par les grêles Livrent aux vieilles hirondelles Un libre passage
à leur nid ! Leur gazouillement sur les dalles
Couvertes de duvets flottants Est la seule voix de ces salles Pleines
des silences du temps. De la solitaire demeure Une ombre lourde d'heure
en heure Se détache sur le gazon : Et cette ombre, couchée
et morte, Est la seule chose qui sorte Tout le jour de cette maison !
II Efface ce séjour, ô Dieu ! de ma paupière,
Ou rends-le-moi semblable à celui d'autrefois, Quand la maison
vibrait comme un grand cur de pierre De tous ces curs joyeux qui
battaient sous ses toits. À l'heure où la
rosée au soleil s'évapore Tous ces volets fermés s'ouvraient
à sa chaleur, Pour y laisser entrer, avec la tiède aurore, Les
nocturnes parfums de nos vignes en fleur.On eût
dit que ces murs respiraient comme un être Des pampres réjouis
la jeune exhalaison; La vie apparaissait rose, à chaque fenêtre,
Sous les beaux traits d'enfants nichés dans la maison. Leurs
blonds cheveux, épars au vent de la montagne, Les filles se passant
leurs deux mains sur les yeux, Jetaient des cris de joie à l'écho
des montagnes, Ou sur leurs seins naissants croisaient leurs doigts pieux.
La mère, de sa couche à ces doux bruits
levée, Sur ces fronts inégaux se penchait tour à tour,
Comme la poule heureuse assemble sa couvée, Leur apprenant les
mots qui bénissent le jour. Moins de balbutiements
sortent du nid sonore, Quand, au rayon d'été qui vient la réveiller,
L'hirondelle au plafond qui les abrite encore, À ses petits sans
plume apprend à gazouiller. Et les bruits du foyer
que l'aube fait renaître, Les pas des serviteurs sur les degrés
de bois, Les aboiements du chien qui voit sortir son maître, Le
mendiant plaintif qui fait pleurer sa voix, Montaient
avec le jour; et, dans les intervalles, Sous des doigts de quinze ans répétant
leur leçon, Les claviers résonnaient ainsi que des cigales Qui
font tinter l'oreille au temps de la moisson ! III Purs
ces bruits d'année en année Baissèrent d'une vie, hélas
! et d'une voix, Un fenêtre en deuil, à l'ombre condamnée,
Se ferma sous le bord des toits. Printemps après
printemps de belles fiancées Suivirent de chers ravisseurs, Et,
par la mère en pleurs sur le seuil embrassées, Partirent en
baisant leurs surs. Puis sortit un matin pour le
champ où l'on pleure Le cercueil tardif de l'aïeul, Puis un
autre, et puis deux, et puis dans la demeure Un vieillard morne resta seul
! Puis la maison glissa sur la pente rapide Où
le temps entasse les jours; Puis la porte à jamais se ferma sur le
vide, Et l'ortie envahit les cours ! ... IV
Ô famille ! ô mystère ! ô cour de la nature ! Où
l'amour dilaté dans toute créature Se resserre en foyer pour
couver des berceaux, Goutte de sang puisée à l'artère
du monde Qui court de cour en cour toujours chaude et féconde,
Et qui se ramifie en éternels ruisseaux ! Chaleur
du sein de mère où Dieu nous fit éclore, Qui du duvet
natal nous enveloppe encore Quand le vent d'hiver siffle à la place
des lits, Arrière-goût du lait dont la femme nous sèvre,
Qui même en tarissant nous embaume la lèvre; Étreinte
de deux bras par l'amour amollis !Premier rayon du ciel
vu dans des yeux de femmes, Premier foyer d'une âme où s'allument
nos âmes, Premiers bruits de baisers au cur retentissants ! Adieux,
retours, départs pour de lointaines rives, Mémoire qui revient
pendant les nuits pensives À ce foyer des curs, univers des absents
!
Ah ! que tout fils dise anathème
À l'insensé qui vous blasphème ! Rêveur du
groupe universel, Qu'il embrasse, au lieu de sa mère, Sa froide
et stoïque chimère Qui n'a ni cur, ni lait, ni sel ! Du
foyer proscrit volontaire, Qu'il cherche en vain sur cette terre Un père
au visage attendri; Que tout foyer lui soit de glace, Et qu'il change
à jamais de place Sans qu'aucun lieu lui lette un cri ! Envieux
du champ de famille, Que, pareil au frelon qui pille L'humble ruche adossée
au mur, Il maudisse la loi divine Qui donne un sol à la racine
Pour multiplier le fruit mûr !Que sur l'herbe
des cimetières Il foule, indifférent, les pierres Sans savoir
laquelle prier ! Qu'il réponde au nom qui le nomme Sans savoir
s'il est né d'un homme Ou s'il est fils d'un meurtrier ! ... V
Dieu ! qui révèle aux curs mieux qu'à
l'intelligence ! Resserre autour de nous, faits de joie et de pleurs, Ces
groupes rétrécis où de ta providence Dans la chaleur
du sang nous sentons les chaleurs; Où, sous la
porte bien close, La jeune nichée éclose Des saintetés
de l'amour Passe du lait de la mère Au pain savoureux qu'un père
Pétrit des sueurs du jour; Où ces beaux
fronts de famille, Penchés sur l'âtre et l'aiguille, Prolongent
leurs soirs preux: Ô soirs ! ô douces veillées Dont
les images mouillées Flottent dans l'eau de nos yeux ! Oui,
je vous revois tous, et toutes, âmes mortes ! Ô chers essaims
groupés aux fenêtres, aux portes ! Les bras tendus vers vous,
je crois vous ressaisir, Comme on croit dans les eaux embrasser des visages
Dont le miroir trompeur réfléchit les images, Mais glace
le baiser aux lèvres du désir. Toi qui fis
la mémoire, est-ce pour qu'on oublie ?... Non, c'est pour rendre au
temps à la fin tous ses jours, Pour faire confluer, là-bas,
en un seul cours, Le passé, l'avenir, ces deux moitiés de vie
Dont l'une dit jamais et l'autre dit toujours. Ce passé, doux Éden
dont notre âme est sortie, De notre éternité ne fait-il
pas partie ? Où le temps a cessé tout n'est-il pas présent
? Dans l'immuable sein qui contiendra nos âmes Ne rejoindrons-nous
pas tout ce que nous aimâmes Au foyer qui n'a plus d'absent ? Toi
qui formas ces nids rembourrés de tendresses Où la nichée
humaine est chaude de caresses, Est-ce pour en faire un cercueil ? N'as-tu
pas dans un pan de tes globes sans nombre Une pente au soleil, une vallée
à l'ombre Pour y rebâtir ce doux seuil ?
Non plus grand, non plus beau, mais pareil, mais le même, Où
l'instinct serre un cur contre les durs qu'il aime, Où le chaume
et la tuile abritent tout l'essaim, Où le père gouverne, où
la mère aime et prie, Où dans ses petits-fils l'aïeule
est réjouie De voir multiplier son sein ! Toi
qui permets, ô père ! aux pauvres hirondelles De fuir sous d'autres
cieux la saison des frimas, N'as-tu donc pas aussi pour tes petits sans ailes
D'autres toits préparés dans tes divins climats ? Ô
douce Providence ! ô mère de famille Dont l'immense foyer de
tant d'enfants fourmille, Et qui les vois pleurer souriante au milieu, Souviens-toi,
cur du ciel, que la terre est ta fille Et que l'homme est parent de
Dieu !MOI Pendant que l'âme
oubliait l'heure Si courte dans cette saison, L'ombre de la chère
demeure S'allongeait sur le froid gazon; Mais de cette ombre sur la mousse
L'impression funèbre et douce Me consolait d'y pleurer seul : Il
me semblait qu'une main d'ange De mon berceau prenait un lange Pour m'en
faire un sacré linceul ! |