Quand
l'Arabe altéré, dont le puits n'a plus d'onde, A
plié le matin sa tente vagabonde Et suspendu la source aux flancs de
ses chameaux, Il salue en partant la citerne tarie, Et, sans se retourner,
va chercher la patrie Où le désert cache ses eaux. Que
lui fait qu'au couchant le vent de feu se lève Et, comme un océan
qui laboure la grève, Comble derrière lui l'ornière de
ses pas, Suspende la montagne où courait la vallée, Ou sème
en flots durcis la dune amoncelée ? Il marche, et ne repasse pas. Mais
vous, peuples assis de l'Occident stupide, Hommes pétrifiés
dans votre orgueil timide, Partout où le hasard sème vos tourbillons
Vous germez comme un gland sur vos sombres collines, Vous poussez dans
le roc vos stériles racines, Vous végétez sur vos sillons
! Vous taillez le granit, vous entassez les briques, Vous
fondez tours, cités, trônes ou républiques : Vous appelez
le temps, qui ne répond qu'à Dieu; Et, comme si des jours ce
Dieu vous eût fait maître, Vous dites à la race humaine
encore à naître : «Vis, meurs, immuable en ce lieu ! «
Recrépis le vieux mur écroulé sur ta race, Garde que
de tes pieds l'empreinte ne s'efface, Passe à d'autres le joug que
d'autres t'ont jeté ! Sitôt qu'un passé mort te retire
son ombre, Dis que le doigt de Dieu se sèche, et que le nombre Des
jours, des soleils, est compté ! »En vain
la mort vous suit et décime sa proie; En vain le Temps, qui rit de
vos Babels, les broie, Sous son pas éternel insectes endormis; En
vain ce laboureur irrité les renverse, Ou, secouant le pied, les sème
et les disperse Comme des palais de fourmis; Vous
les rebâtissez toujours, toujours de même ! Toujours dans votre
esprit vous lancez anathème ! À qui les touchera dans la postérité;
Et toujours en traçant ces précaires demeures, Hommes aux
mains de neige et qui fondez aux heures, Vous parlez d'immortalité
! Et qu'un siècle chancelle ou qu'une pierre tombe,
Que Socrate vous jette un secret de sa tombe, Que le Christ lègue
au monde un ciel dans son adieu Vous vengez par le fer le mensonge qui règne,
Et chaque vérité nouvelle ici-bas saigne Du sang d'un prophète
ou d'un Dieu ! De vos yeux assoupis vous aimez les écailles
: Semblables au guerrier armé pour les batailles Mais qui dort enivré
de ses songes épais, Si quelque voix soudaine éclate à
votre oreille, Vous frappez, vous tuez celui qui vous réveille, Car
vous voulez dormir en paix ! Mais ce n'est pas ainsi que
le Dieu qui vous somme Entend la destinée et les phases de l'homme;
Ce n'est pas le chemin que son doigt vous écrit ! En vain le cur
vous manque et votre pied se lasse Dans l'uvre du Très-Haut le
repos n'a pas place; Son esprit n'est pas votre esprit !
« Marche ! » Sa voix le dit à la nature entière. Ce
n'est pas pour croupir sur ces champs de lumière Que le soleil s'allume
et s'éteint dans ses mains ! Dans cette uvre de vie où
son âme palpite, Tout respire, tout croît, tout grandit, tout
gravite: Les cieux, les astres, les humains ! L'uvre
toujours finie et toujours commencée Manifeste à jamais l'éternelle
pensée : Chaque halte pour Dieu n'est qu'un point de départ.
Gravissant l'infini qui toujours le domine, Plus il s'élève,
et plus la volonté divine S'élargit avec son regard ! Il
ne s'arrête pas pour mesurer l'espace, Son pied ne revient pas sur sa
brûlante trace, Il ne revoit jamais ce qu'il vit en créant; Semblable
au faible enfant qui lit et balbutie, Il ne dit pas deux fois la parole de
vie Son Verbe court sur le néant ! Il court,
et la nature à ce Verbe qui vole Le suit en chancelant de parole en
parole : Jamais, jamais demain ce qu'elle est aujourd'hui ! Et la création,
toujours, toujours nouvelle, Monte éternellement la symbolique échelle
Que Jacob rêva devant lui ! Et rien ne redescend
à sa forme première Ce qui fut glace et nuit devient flamme
et lumière; Dans les flancs du rocher le métal devient or; En
perle au fond des mers le lit des flots se change; L'éther en s'allumant
devient astre, et la fange Devient homme, et fermente encor ! Puis
un souffle d'en haut se lève; et toute chose Change, tombe, périt,
fuit, meurt, se décompose, Comme au coup de sifflet des décorations;
Jéhovah d'un regard lève et brise sa tente, Et les camps
des soleils suspendent dans l'attente Leurs saintes évolutions. Les
globes calcinés volent en étincelles, Les étoiles des
nuits éteignent leurs prunelles, La comète s'échappe
et brise ses essieux, Elle lance en éclats la machine céleste,
Et de mille univers, en un souffle, il ne reste Qu'un charbon fumant dans
les cieux ! Et vous, qui ne pouvez défendre un
pied de grève, Dérober une feuille au souffle qui l'enlève,
Prolonger d'un rayon ces orbes éclatants, Ni dans son sablier,
qui coule intarissable, Ralentir d'un moment, d'un jour, d'un grain de sable,
La chute éternelle du temps; Sous vos pieds chancelants
si quelque caillou roule, Si quelque peuple meurt, si quelque trône
croule, Si l'aile d'un vieux siècle emporte ses débris, Si
de votre alphabet quelque lettre s'efface, Si d'un insecte à l'autre
un brin de paille passe, Le ciel s'ébranle de vos cris ! |