La
nuit, pour rafraîchir la nature embrasée, De ses cheveux
d'ébène exprimant la rosée, Pose au sommet des monts
ses pieds silencieux, Et l'ombre et le sommeil descendent sur mes yeux C'était
l'heure où jadis !... Mais aujourd'hui mon âme, Comme un feu
dont le vent n'excite plus la flamme, Fait pour se ranimer un inutile effort,
Retombe sur soi-même, et languit et s'endort ! Que ce calme lui
pèse ! Ô lyre! ô mon génie ! Musique intérieure,
ineffable harmonie, Harpes, que j'entendais résonner dans les airs
Comme un écho lointain des célestes concerts, Pendant qu'il
en est temps, pendant qu'il vibre encore, Venez, venez bercer ce cur
qui vous implore. Et toi qui donnes l'âme à mon luth inspiré,
Esprit capricieux, viens, prélude à ton gré !
II
descend ! il descend ! La harpe obéissante A frémi mollement
sous son vol cadencé, Et de la corde frémissante Le souffle
harmonieux dans mon âme a passé !
L'onde
qui baise ce rivage, De quoi se plaint-elle à ses bords ? Pourquoi
le roseau sur la plage, Pourquoi le ruisseau sous l'ombrage Rendent-ils
de tristes accords ? De quoi gémit la tourterelle
Quand, dans le silence des bois, Seule auprès du ramier fidèle,
L'Amour fait palpiter son aile, Les baisers étouffent sa voix ?
Et toi, qui mollement te livre Au doux sourire du bonheur, Et du regard
dont tu m'enivre, Me fais mourir, me fais revivre, De quoi te plains-tu
sur mon cur ? Plus jeune que la jeune aurore, Plus
limpide que ce flot pur, Ton âme au bonheur vient d'éclore, Et
jamais aucun souffle encore N'en a terni le vague azur. Cependant,
si ton cur soupire De quelque poids mystérieux, Sur tes traits
si la joie expire, Et si tout près de ton sourire Brille une larme
dans tes yeux, Hélas ! c'est que notre faiblesse,
Pliant sous sa félicité Comme un roseau qu'un souffle abaisse,
Donne l'accent de la tristesse Même au cri de la volupté;
Ou bien peut-être qu'avertie De la fuite de
nos plaisirs, L'âme en extase anéantie Se réveille
et sent que la vie Fuit dans chacun de nos soupirs. Ah
! laisse le zéphire avide A leur source arrêter tes pleurs; Jouissons
de l'heure rapide : Le temps fuit, mais son flot limpide Du ciel réfléchit
les couleurs. Tout naît, tout passe, tout arrive
Au terme ignoré de son sort : A l'Océan l'onde plaintive,
Aux vents la feuille fugitive, L'aurore au soir, l'homme à la mort.
Mais qu'importe, ô ma bien-aimée ! Le
terme incertain de nos jours ? Pourvu que sur l'onde calmée, Par
une pente parfumée, Le temps nous entraîne en son cours; Pourvu
que, durant le passage, Couché dans tes bras à demi, Les
yeux tournés vers ton image, Sans le voir, j'aborde au rivage Comme
un voyageur endormi. Le flot murmurant se retire Du
rivage qu'il a baisé, La voix de la colombe expire, Et le voluptueux
zéphire Dort sur le calice épuisé. Embrassons-nous,
mon bien suprême, Et sans rien reprocher aux dieux, Un jour de la
terre où l'on aime Évanouissons-nous de même En un
soupir mélodieux. Non, non, brise à jamais
cette corde amollie ! Mon cur ne répond plus à ta voix
affaiblie. L'amour n'a pas de sons qui puissent l'exprimer : Pour révéler
sa langue, il faut, il faut aimer. Un seul soupir du cur que le cur
nous renvoie, Un il demi-voilé par des larmes de joie, Un
regard, un silence, un accent de sa voix, Un mot toujours le même et
répété cent fois, Ô lyre ! en disent plus que ta
vaine harmonie. L'amour est à l'amour, le reste est au génie.
Si tu veux que mon cur résonne sous ta main, Tire un plus
mâle accord de tes fibres d'airain.
J'entends,
j'entends de loin comme une voix qui gronde; Un souffle impétueux fait
frissonner les airs, Comme l'on voit frissonner l'onde Quand l'aigle,
au vol pesant, rase le sein des mers.
Eh
! qui m'emportera sur des flots sans rivages ? Quand pourrai-je, la nuit,
aux clartés des orages, Sur un vaisseau sans mâts, au gré
des aquilons, Fendre de l'Océan les liquides vallons ? M'engloutir
dans leur sein, m'élancer sur leurs cimes, Rouler avec la vague, au
fond des noirs abîmes ? Et, revomi cent fois par les gouffres amers,
Flotter comme l'écume, au vaste sein des mers ? D'effroi, de volupté,
tour à tour éperdue, Cent fois entre la vie et la mort suspendue,
Peut-être que mon âme, au sein de ces horreurs, Pourrait jouir
au moins de ses propres terreurs; Et, prête à s'abîmer
dans la nuit qu'elle ignore, À la vie un moment se reprendrait encore,
Comme un homme roulant des sommets d'un rocher, De ses bras tout sanglants
cherche à s'y rattacher. Mais toujours repasser par une même
route, Voir ses jours épuisés s'écouler goutte à
goutte; Mais suivre pas à pas dans l'immense troupeau Ces générations,
inutile fardeau, Qui meurent pour mourir, qui vécurent pour vivre,
Et dont chaque printemps la terre se délivre, Comme dans nos forêts
le chêne avec mépris Livre aux vents des hivers ses feuillages
flétris; Sans regrets, sans espoir, avancer dans la vie Comme un
vaisseau qui dort sur une onde assoupie; Sentir son âme usée
en impuissant effort Se ronger lentement sous la rouille du sort; Penser
sans découvrir, aspirer sans atteindre, Briller sans éclairer,
et pâlir sans s'éteindre Hélas ! tel est mon sort et celui
des humains Nos pères ont passé par les mêmes chemins.
Chargés du même sort, nos fils prendront nos places. Ceux
qui ne sont pas nés y trouveront leurs traces. Tout s'use, tout périt,
tout passe : mais, hélas ! Excepté les mortels, rien ne change
ici-bas !
Toi qui rendais la force à
mon âme affligée, Esprit consolateur, que ta voix est changée
! On dirait qu'on entend, au séjour des douleurs, Rouler, à
flots plaintifs, le sourd torrent des pleurs. Pourquoi gémir ainsi,
comme un souffle d'orage, A travers les rameaux qui pleurent leur feuillage?
Pourquoi ce vain retour vers la félicité ? Quoi donc ! ce
qui n'est plus a-t-il jamais été ? Faut-il que le regret, comme
une ombre ennemie, Vienne s'asseoir sans cesse au festin de la vie ? Et
d'un regard funèbre effrayant les humains, Fasse tomber toujours les
coupes de leurs mains ? Non : de ce triste aspect que ta voix me délivre
! Oublions, oublions : c'est le secret de vivre. Viens; chante, et du
passé détournant mes regards Précipite mon âme
au milieu des hasards !
De quels sons
belliqueux mon oreille est frappée ! C'est le cri du clairon, c'est
la voix du coursier; La corde de sang trempée Retentit comme l'épée
Sur l'orbe du bouclier.
La trompette
a jeté le signal des alarmes : Aux armes ! et l'écho répète
au loin : Aux armes ! Dans la plaine soudain les escadrons épars, Plus
prompts que l'aquilon, fondent de toutes parts; Et sur les flancs épais
des légions mortelles S'étendent tout à coup comme deux
sombres ailes. Le coursier, retenu par un frein impuissant, Sur ses jarrets
pliés s'arrête en frémissant; La foudre dort encore, et
sur la foule immense, Plane, avec la terreur, un lugubre silence On n'entend
que le bruit de cent mille soldats, Marchant comme un seul homme au-devant
du trépas. Les roulements des chars, les coursiers qui hennissent,
Les ordres répétés qui dans l'air retentissent, Ou le
bruit des drapeaux soulevés par les vents, Qui, sur les camps rivaux
flottant à plis mouvants, Tantôt semblent, enflés d'un
souffle de victoire, Vouloir voler d'eux-même au-devant de la gloire,
Et tantôt retombant le long des pavillons, De leurs funèbres
plis couvrir leurs bataillons. Mais sur le front des camps
déjà les bronzes grondent, Ces tonnerres lointains se croisent,
se répondent; Des tubes enflammés la foudre avec effort Sort,
et frappe en sifflant comme un souffle de mort; Le boulet dans les rangs laisse
une large trace. Ainsi qu'un laboureur qui passe et qui repasse, Et, sans
se reposer déchirant le vallon, A côté du sillon creuse
un autre sillon Ainsi le trait fatal dans les rangs se promène Et
comme des épis les couche dans la plaine. Ici tombe un héros
moissonné dans sa fleur, Superbe et l'il brillant d'orgueil et
de valeur. Sur son casque ondulant, d'où jaillit la lumière,
Flotte d'un noir coursier l'ondoyante crinière : Ce casque éblouissant
sert de but au trépas; Par la foudre frappé d'un coup qu'il
ne sent pas, Comme un faisceau d'acier il tombe sur l'arène; Son
coursier bondissant, qui sent flotter la rêne, Lance un regard oblique
à son maître expirant, Revient, penche sa tête et le flaire
en pleurant. Là, tombe un vieux guerrier qui, né dans les alarmes,
Eut les camps pour patrie, et pour amours, ses armes. Il ne regrette rien
que ses chers étendards, Et les suit en mourant de ses derniers regards...
La mort vole au hasard dans l'horrible carrière : L'un périt
tout entier; l'autre, sur la poussière, Comme un tronc dont la hache
a coupé les rameaux, De ses membres épars voit voler les lambeaux,
Et, se traînant encor sur la terre humectée, Marque en ruisseaux
de sang sa trace ensanglantée. Le blessé que la mort n'a frappé
qu'à demi Fuit en vain, emporté dans les bras d'un ami : Sur
le sein l'un de l'autre ils sont frappés ensemble Et bénissent
du moins le coup qui les rassemble. Mais de la foudre en vain les livides
éclats Pleuvent sur les deux camps; d'intrépides soldats, Comme
la mer qu'entrouvre une proue écumante Se referme soudain sur sa trace
fumante, Sur les rangs écrasés formant de nouveaux rangs, Viennent
braver la mort sur les corps des mourants !... Cependant, las d'attendre un
trépas sans vengeance, Les deux camps à la fois (l'un sur l'autre
s'élance) Se heurtent, et du choc ouvrant leurs bataillons, Mêlent
en tournoyant leurs sanglants tourbillons ! Sous le poids des coursiers les
escadrons s'entrouvrant, D'une voûte d'airain les rangs pressés
se couvrent, Les feux croisent les feux, le fer frappe le fer; Les rangs
entrechoqués lancent un seul éclair : Le salpêtre, au milieu
des torrents de fumée, Brille et court en grondant sur la ligne enflammée,
Et d'un nuage épais enveloppant leur sort, Cache encore à
nos yeux la victoire ou la mort. Ainsi quand deux torrents dans deux gorges
profondes Dans le lit trop étroit qu'ils vont se disputer Viennent
au même instant tomber et se heurter, Le flot choque le flot, les vagues
courroucées Rejaillissent au loin par les vagues poussées, D'une
poussière humide obscurcissent les airs, Du fracas de leur chute ébranlent
les déserts, Et portant leur fureur au lit qui les rassemble, Tout
en s'y combattant leurs flots roulent ensemble. . . Mais
la foudre se tait. Écoutez !... Des concerts De cette plaine en deuil
s'élèvent dans les airs La harpe, le clairon, la joyeuse cymbale,
Mêlant leurs voix d'airain, montent par intervalle, S'éloignent
par degrés, et sur l'aile des vents Nous jettent leurs accords, et
les cris des mourants !... De leurs brillants éclats les coteaux retentissent,
Le cur glacé s'arrête, et tous les sens frémissent,
Et dans les airs pesants que le son vient froisser On dirait qu'on entend
l'âme des morts passer ! Tout à coup le soleil, dissipant le
nuage, Éclaire avec horreur la scène du carnage; Et son
pâle rayon, sur la terre glissant, Découvre à nos regards
de longs ruisseaux de sang, Des coursiers et des chars brisés dans
la carrière, Des membres mutilés épars sur la poussière,
Les débris confondus des armes et des corps, Et les drapeaux jetés
sur des monceaux de morts ! Accourez maintenant, amis,
épouses, mères ! Venez compter vos fils, vos amants et vos frères
! Venez sur ces débris disputer aux vautours L'espoir de vos vieux
ans, le fruit de vos amours ! Que de larmes sans fin sur eux vont se répandre
! Dans vos cités en deuil, que de cris vont s'entendre, Avant qu'avec
douleur la terre ait reproduit, Misérables mortels, ce qu'un jour a
détruit ! Mais au sort des humains la nature insensible Sur leurs
débris épars suivra son cours paisible : Demain, la douce aurore,
en se levant sur eux, Dans leur acier sanglant réfléchira ses
feux; Le fleuve lavera sa rive ensanglantée, Les vents balayeront
leur poussière infectée, Et le sol, engraissé de leurs
restes fumants, Cachera sous des fleurs leurs pâles ossements !
Silence,
esprit de feu ! Mon âme épouvantée Suit le frémissement
de ta corde irritée, Et court en frissonnant sur tes pas belliqueux,
Comme un char emporté par deux coursiers fougueux; Mais mon il
attristé de ces sombres images Se détourne en pleurant vers
de plus doux rivages; N'as-tu point sur ta lyre un chant consolateur?
N'as-tu pas entendu la flûte du pasteur ? Quand seul, assis en paix
sous le pampre qui plie, Il charme par ses airs les heures qu'il oublie, Et
que l'écho des bois, ou le fleuve en coulant, Porte de saule en saule
un son plaintif et lent ? Souvent pour l'écouter, le soir, sur la colline,
Du côté de ses chants mon oreille s'incline, Mon cur,
par un soupir soulagé de son poids, Dans un monde étranger se
perd avec la voix; Et je sens par moments, sur mon âme calmée,
Passer avec le son une brise embaumée, Plus douce qu'à mes
sens l'ombre des arbrisseaux, Ou que l'air rafraîchi qui sort du lit
des eaux.
Un vent caresse ma lyre Comme
l'aile d'un oiseau, Sa voix dans le cur expire, Et l'humble corde
soupire Comme un flexible roseau !
Ô
vallons paternels ! doux champs ! humble chaumière, Aux bords penchants
des bois suspendus aux coteaux, Dont l'humble toit, caché sous des
touffes de lierre, Ressemble au nid sous les rameaux ! Gazons
entrecoupés de ruisseaux et d'ombrages, Seuil antique où mon
père, adoré comme un roi, Comptait ses gras troupeaux rentrant
des pâturages, Ouvrez-vous ! ouvrez-vous ! c'est moi. Voilà
du dieu des champs la rustique demeure. J'entends l'airain frémir au
sommet de ses tours; Il semble que dans l'air une voix qui me pleure Me
rappelle à mes premiers jours ! Oui, je reviens
à toi, berceau de mon enfance, Embrasser pour jamais tes foyers protecteurs;
Loin de moi les cités et leur vaine opulence, Je suis né
parmi les pasteurs ! Enfant, j'aimais, comme eux, à
suivre dans la plaine Les agneaux pas à pas, égarés jusqu'au
soir; A revenir, comme eux, baigner leur tendre laine Dans l'eau courante
du lavoir; J'aimais à me suspendre aux lianes légères,
A gravir dans les airs de rameaux en rameaux, Pour ravir, le premier, sous
l'aile de leurs mères Les tendres veufs des tourtereaux;
J'aimais les voix du soir dans les airs répandues, Le bruit lointain
des chars émissant sous leur poids, Et le sourd tintement des coches
suspendues Au cou des chevreaux dans les bois; Et
depuis, exilé de ces douces retraites, Comme un vase imprégné
d'une première odeur, Toujours, loin des cités, des voluptés
secrètes Entraînaient mes yeux et mon cur. Beaux
lieux, recevez-moi sous vos sacrés ombrages ! Vous qui couvrez le seuil
de rameaux éplorés, Saules contemporains, courbez vos longs
feuillages Sur le frère que vous pleurez. Reconnaissez
mes pas, doux gazons que je foule, Arbres, que dans mes jeux j'insultais autrefois,
Et toi qui, loin de moi, te cachais à la foule, Triste écho,
réponds à ma voix. Je ne viens pas traîner,
dans vos riants asiles, Les regrets du passé, les songes du futur : J'y
viens vivre; et, couché sous vos berceaux fertiles, Abriter mon repos
obscur. S'éveiller, le cur pur, au réveil
de l'aurore, Pour bénir, au matin, le Dieu qui fait le jour; Voir
les fleurs du vallon sous la rosée éclore Comme pour fêter
son retour; Respirer les parfums que la colline exhale,
Ou l'humide fraîcheur qui tombe des forêts; Voir onduler de
loin l'haleine matinale Sur le sein flottant des guérets; Conduire
la génisse à la source qu'elle aime, Ou suspendre la chèvre
au cytise embaumé, Ou voir ses blancs taureaux venir tendre d'eux-même
Leur front au joug accoutumé; Guider un soc tremblant
dans le sillon qui crie, Du pampre domestique émonder les berceaux,
Ou creuser mollement, au sein de la prairie, Les lits murmurants des ruisseaux;
Le soir, assis en paix au seuil de la chaumière,
Tendre au pauvre qui passe un morceau de son pain; Et, fatigué
du jour, y fermer sa paupière Loin des soucis du lendemain; Sentir,
sans les compter, dans leur ordre paisible, Les jours suivre les jours, sans
faire plus de bruit Que ce sable léger dont la fuite insensible Nous
marque l'heure qui s'enfuit; Voir, de vos doux vergers,
sur vos fronts les fruits pendre; Les fruits d'un chaste amour dans vos bras
accourir; Et sur eux appuyé doucement redescendre : C'est assez
pour qui doit mourir.
Le chant meurt, la
voix tombe : adieu, divin Génie ! Remonte au vrai séjour de
la pure harmonie : Tes chants ont arrêté les larmes dans mes yeux.
Je lui parlais encore... il était dans les cieux. |