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Sommaire des poèmes

LOCUTIONS DES PIERROTS

Pierrot désespéré par James Ensor

I

Les mares de vos yeux aux joncs de cils,
Ô vaillante oisive femme,
Quand donc me renverront-ils
La Lune-levante de ma belle âme ?

Voilà tantôt une heure qu'en langueur
Mon cœur si simple s'abreuve
De vos vilaines rigueurs,
Avec le regard bon d'un terre-neuve,

Ah ! madame, ce n'est vraiment pas bien,
Quand on n'est pas la Joconde,
D'en adopter le maintien
Pour induire en spleens tout bleus le pauv' monde !

II

Ah ! le divin attachement
Que je nourris pour Cydalise,
Maintenant qu'elle échappe aux prises
De mon lunaire entendement !

Vrai, je me ronge en des détresses,
Parmi les fleurs de son terroir
À seule fin de bien savoir
Quelle est sa faculté-maîtresse !

- C'est d'être la mienne, dis-tu ?
Hélas ! tu sais bien que j'oppose
Un démenti formel aux poses
Qui sentent par trop l'impromptu.

III

Ah ! sans Lune, quelles nuits blanches,
Quels cauchemars pleins de talent !
Vois-je pas là nos cygnes blancs ?
Vient-on pas de tourner la clanche ?

Et c'est vers toi que j'en suis là,
Que ma conscience voit double,
Et que mon cœur pêche en eau trouble,
Ève, Joconde et Dalila !

Ah ! par l'infini circonflexe
De l'ogive où j'ahanne en croix,
Vends-moi donc une bonne fois
La raison d'être de Ton Sexe !

IV

Tu dis que mon cœur est à jeun
De quoi jouer tout seul son rôle,
Et que mon regard ne t'enjôle
Qu'avec des infinis d’emprunt !

Et tu rêvais avoir affaire
À quelque pauvre in-octavo...
Hélas ! c’est vrai que mon cerveau
S'est vu, des soirs, trois hémisphères.

Mais va, l’œillet de tes vingt ans,
Je l'arrose aux plus belles âmes
Qui soient ! - Surtout, je n'en réclame
Pas, sais-tu, de ta part autant !

V

T'occupe pas, sois Ton Regard,
Et sois l'âme qui s'exécute ;
Tu fournis la matière brute,
Je me charge de l’œuvre d'art.

Chef-d’œuvre d'art sans idée-mère
Par exemple ! Oh ! dis, n'est-ce pas,
Faut pas nous mettre sur les bras
Un cri des Limbes prolifères ?

Allons, je sais que vous avez
L'égoïsme solide au poste,
Et même prêt aux holocaustes
De l'ordre le plus élevé.

VI

Je te vas dire : moi, quand j'aime,
C'est d'un cœur, au fond sans apprêts,
Mais dignement élaboré
Dans nos plus singuliers problèmes.

Ainsi, pour mes mœurs et mon art,
C'est la période védique
Qui seule à bon droit revendique
Ce que j'en « attelle à ton char ».

C'est comme notre Bible hindoue
Qui, tiens, m'amène à caresser,
Avec ces yeux de cétacé,
Ainsi, bien sans but, ta joue.

VII

Cœur de profil, petite âme douillette,
Tu veux te tremper un matin en moi,
Comme on trempe, en levant le petit doigt,
Dans son café au lait une mouillette !

Et mon amour, si blanc, si vert, si grand,
Si tournoyant ! ainsi ne te suggère .
Que pas-de-deux, silhouettes légères
À enlever sur ce solide écran !

Adieu. - Qu'est-ce encor ? Allons bon, tu pleures !
Aussi pourquoi ces grands airs de vouloir,
Quand mon Étoile t'ouvre son peignoir,
D'Hélas, chercher midi flambant à d'autres heures !

VIII

Ah ! tout le long du cœur
Un vieil ennui m’effleure...
M'est avis qu'il est l'heure
De renaître moqueur.

Eh bien ? je t'ai blessée ?
Ai-je eu le sanglot faux,
Que tu prends cet air sot
De La Cruche cassée ?

Tout divague d'amour ;
Tout, du cèdre à l'hysope,
Sirote sa syncope ;
J'ai fait un joli four.

IX

Ton geste,
Houri,
M'a l'air d'un memento mori
Qui signifie au fond : va, reste...

Mais je te dirai ce que c'est,
Et pourquoi je pars, foi d’honnête
Poète
Français.

Ton cœur a la conscience nette,
Le mien n'est qu'un individu
Perdu
De dettes.

X

Que loin l’âme type
Qui m'a dit adieu
Parce que mes yeux
Manquaient de principes !

Elle, en ce moment,
Elle, si pain tendre,
Oh ! peut-être engendre
Quelque garnement.

Car on l'a unie
Avec un monsieur,
Ce qu'il y a de mieux,
Mais pauvre en génie.

XI

Et je me console avec la
Bonne fortune
De l'alme Lune.
Ô Lune, Ave Paris stella !

Tu sais si la femme est cramponne ;
Eh bien, déteins,
Glace sans tain,
Sur mon œil ! qu'il soit tout atone,

Qu'il déclare : ô folles d'essais,
Je vous invite
À prendre vite,
Car c'est à prendre et à laisser.

XII

Encore un livre ; ô nostalgies
Loin de ces très-goujates gens,
Loin des saluts et des argents,
Loin de nos phraséologies !

Encore un de mes pierrots mort ;
Mort d'un chronique orphelinisme ;
c'était un cœur plein de dandysme
Lunaire, en un drôle de corps.

Les dieux s'en vont ; plus que des hures
Ah ! ça devient tous les jours pis ;
J'ai fait mon temps, je déguerpis
Vers l'Inclusive Sinécure !

XIII

Eh bien oui, je l'ai chagrinée,
Tout le long, le long de l'année ;
Mais quoi ! s'en est-elle étonnée ?

Absolus, drapés de layettes,
Aux lunes de miel de l'Hymette,
Nous avions par trop l'air vignette !

Ma vitre pleure, adieu ! l'on bâille
Vers les ciels couleur de limaille
Où la Lune a ses funérailles.

Je ne veux accuser nul être,
Bien qu'au fond tout m'ait pris en traître.
Ah ! paître, sans but là-bas ! paître...

XIV

Les mains dans les poches,
Le long de la route,
J'écoute
Mille cloches
Chantant : « les temps sont proches ;
« Sans que tu t'en doutes ! »

Ah ! Dieu m'est égal !
Et je suis chez moi !
Mon toit
Très-natal
C'est Tout. Je marche droit,
Je fais pas de mal.

Je connais l'Histoire,
Et puis la Nature,
Ces foires
Aux ratures ;
Aussi je vous assure
Que l'on peut me croire !

XV

J'entends battre mon Sacré-Cœur
Dans le crépuscule de l'heure,
Comme il est méconnu, sans sœur,
Et sans destin, et sans demeure !

J'entends battre ma jeune chair
Équivoquant par mes artères,
Entre les Édens de mes vers
Et la province de mes pères.

Et j'entends la flûte de Pan
Qui chante : « bats, bats la campagne !
« Meurs, quand tout vit à tes dépens ;
« Mais entre nous, va, qui perd gagne !

XVI

Je ne suis qu'un viveur lunaire
Qui fait des ronds dans les bassins,
Et cela, sans autre dessein
Que devenir un légendaire.

Retroussant d'un air de défi
Mes manches de mandarin pâle,
J'arrondis ma bouche et - j'exhale
Des conseils doux de Crucifix.

Ah ! oui, devenir légendaire,
Au seuil des siècles charlatans !
Mais où sont les Lunes d'antan ?
Et que Dieu n'est-il à refaire ?


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Jules Laforgue ©Jacques Lemaire, 1999-2017