Cuncta supercilio. HORACE.
Pour
voir cette figure illustre et solennelle, Je m'étais échappé
de l'aile maternelle ; Car il tenait déjà mon esprit inquiet.
Mais ma mère aux doux yeux, qui souvent s'effrayait En m'entendant
parler guerre, assauts et bataille, Craignait pour moi la foule, à
cause de ma taille. Et ce qui me frappa, dans ma sainte
terreur, Quand au front du cortège apparut l'empereur, Tandis que
les enfants demandaient à leurs mères Si c'est là ce
héros dont on fait cent chimères, Ce ne fut pas de voir tout
ce peuple à grand bruit, Le suivre comme on suit un phare dans la nuit
Et se montrer de loin, sur la tête suprême, Ce chapeau tout
usé plus beau qu'un diadème, Ni, pressés sur ses pas,
dix vassaux couronnés Regarder en tremblant ses pieds éperonnés,
Ni ses vieux grenadiers, se faisant violence, Des cris universels s'enivrer
en silence ; Non, tandis qu'à genoux la ville tout en feu, Joyeuse
comme on est lorsqu'on n'a qu'un seul vu Qu'on n'est qu'un même
peuple et qu'ensemble on respire, Chantait en chur : Veillons au
salut de l'empire ! Ce qui me frappa, dis-je, et me resta gravé,
Même après que le cri sur la route élevé Se
fut évanoui dans ma jeune mémoire, Ce fut de voir, parmi ces
fanfares de gloire, Dans le bruit qu'il faisait, cet homme souverain Passer
muet et grave ainsi qu'un dieu d'airain. Et le soir, curieux,
je le dis à mon père, Pendant qu'il défaisait son vêtement
de guerre, Et que je me jouais sur son dos indulgent De l'épaulette
d'or aux étoiles d'argent. Mon père secoua
la tête sans réponse. Mais souvent une idée en notre esprit
s'enfonce ; Ce qui nous a frappés nous revient par moments, Et
l'enfance naïve a ses étonnements. Le lendemain,
pour voir le soleil qui s'incline, J'avais suivi mon père en haut de
la colline Qui domine Paris du côté du levant, Et nous allions
tous deux, lui pensant, moi rêvant. Cet homme en mon esprit restait
comme un prodige, Et, parlant à mon père : O mon père,
lui dis-je, Pourquoi notre empereur, cet envoyé de Dieu, Lui qui
fait tout mouvoir et qui met tout en feu, A-t-il ce regard froid et cet air
immobile ? Mon père dans ses mains prit ma tête débile,
Et me montrant au loin l'horizon spacieux : « Vois, mon fils, cette terre,
immobile à tes yeux, Plus que l'air, plus que l'onde et la flamme,
est émue, Car le germe de tout dans son ventre remue. Dans ses
flancs ténébreux, nuit et jour en rampant Elle sent se plonger
la racine, serpent Qui s'abreuve aux ruisseaux des sèves toujours prêtes,
Et fouille et boit sans cesse avec ses mille têtes. Mainte flamme
y ruisselle, et tantôt lentement Imbibe le cristal qui devient diamant,
Tantôt, dans quelque mine éblouissante et sombre, Allume
des monceaux d'escarboucles sans nombre, Ou, s'échappant au jour, plus
magnifique encor, Au front du vieil Etna met une aigrette d'or. Toujours
l'intérieur de la terre travaille. Son flanc universel incessamment
tressaille. Goutte à goutte, et sans bruit qui réponde à
son bruit, La source de tout fleuve y filtre dans la nuit. Elle porte
à la fois, sur sa face où nous sommes, Les blés et les
cités, les forêts et les hommes. Vois, tout est vert au loin,
tout rit, tout est vivant. Elle livre le chêne et le brin d'herbe au
vent. Les fruits et les épis la couvrent à cette heure. Eh
bien ! déjà, tandis que ton regard l'effleure, Dans son sein
que n'épuise aucun enfantement, Les futures moissons tremblent confusément.
« Ainsi travaille, enfant, l'âme active et féconde
Du poète qui crée et du soldat qui fonde. Mais ils n'en
font rien voir. De la flamme à pleins bords Qui les brûle au
dedans, rien ne luit au dehors. Ainsi Napoléon, que l'éclat
environne Et qui fit tant de bruit en forgeant sa couronne, Ce chef que
tout célèbre et que pourtant tu vois, Immobile et muet, passer
sur le pavois, Quand le peuple l'étreint, sent en lui ses pensées,
Qui l'étreignent aussi, se mouvoir plus pressées. «
Déjà peut-être en lui mille choses se font, Et tout l'avenir
germe en son cerveau profond. Déjà, dans sa pensée immense
et clairvoyante, L'Europe ne fait plus qu'une France géante, Berlin,
Vienne, Madrid, Moscou, Londres, Milan, Viennent rendre à Paris hommage
une fois l'an, Le Vatican n'est plus que le vassal du Louvre, La terre
à chaque instant sous les vieux trônes s'ouvre Et de tous leurs
débris sort pour le genre humain Un autre Charlemagne, un autre globe
en main. Et, dans le même esprit où ce grand dessein roule, Des
bataillons futurs déjà marchent en foule, Le conscrit résigné,
sous un avis fréquent, Se dresse, le tambour résonne au front
du camp, D'ouvriers et d'outils Cherbourg couvre sa grève, Le vaisseau
colossal sur le chantier s'élève, L'obusier rouge encor sort
du fourneau qui bout, Une marine flotte, une armée est debout ! Car
la guerre toujours l'illumine et l'enflamme, Et peut-être déjà,
dans la nuit de cette âme, Sous ce crâne, où le monde en
silence est couvé, D'un second Austerlitz le soleil s'est levé
! »Plus tard, une autre fois, je vis passer cet homme,
Plus grand dans son Paris que César dans sa Rome. Des discours
de mon père alors. je me souvins. On l'entourait encor d'honneurs presque
divins, Et je lui retrouvai, rêveur à son passage, Et la
même pensée et le même visage. Il méditait toujours
son projet surhumain. Cent aigles l'escortaient en empereur romain. Ses
régiments marchaient, enseignes déployées ; Ses lourds
canons, baissant leurs bouches essuyées, Couraient, et, traversant
la foule aux pas confus, Avec un bruit d'airain sautaient sur leurs affûts.
Mais bientôt, au soleil, cette tête admirée Disparut
dans un flot de poussière dorée ; Il passa. Cependant son nom
sur la cité Bondissait, des canons aux cloches rejeté ; Son
cortège emplissait de tumultes les rues ; Et, par mille clameurs de
sa présence accrues, Par mille cris de joie et d'amour furieux, Le
peuple saluait ce passant glorieux. Novembre
1831. |