Merveilleux tableaux que
la vue découvre à la pensée. Ch. NodierIJ'aime
les soirs sereins et beaux, j'aime les soirs,
Soit qu'ils dorent le front des antiques manoirs Ensevelis dans les
feuillages ; Soit que la brume au loin s'allonge en bancs de feu ; Soit
que mille rayons brisent dans un ciel bleu A des archipels de nuages. Oh
! regardez le ciel ! cent nuages mouvants, Amoncelés là-haut
sous le souffle des vents, Groupent leurs formes inconnues ; Sous leurs
flots par moments flamboie un pâle éclair, Comme si tout à
coup quelque géant de l'air Tirait son glaive dans les nues. Le
soleil, à travers leurs ombres, brille encor ; Tantôt fait, à
l'égal des larges dômes d'or, Luire le toit d'une chaumière
; Ou dispute aux brouillards les vagues horizons ; Ou découpe,
en tombant sur les sombres gazons, Comme de grands lacs de lumière.
Puis voilà qu'on croit voir, dans le ciel balayé,
Pendre un grand crocodile au dos large et rayé, Aux trois rangs
de dents acérées ; Sous son ventre plombé glisse un rayon
du soir ; Cent nuages ardents luisent sous son flanc noir Comme des écailles
dorées. Puis se dresse un palais ; puis l'air tremble,
et tout fuit. L'édifice effrayant des nuages détruit S'écroule
en ruines pressées ; Il jonche au loin le ciel, et ses cônes
vermeils Pendent, la pointe en bas, sur nos têtes, pareils A des
montagnes renversées. Ces nuages de plomb, d'or,
de cuivre, de fer, Où l'ouragan, la trombe, et la foudre, et l'enfer
Dorment avec de sourds murmures, C'est Dieu qui les suspend en foule aux
cieux profonds, Comme un guerrier qui pend aux poutres des plafonds Ses
retentissantes armures ! Tout s'en va ! Le soleil, d'en
haut précipité, Comme un globe d'airain qui, rouge, est rejeté
Dans les fournaises remuées, En tombant sur leurs flots que son
choc désunit, Fait en flocons de feu jaillir jusqu'au zénith
L'ardente écume des nuées ! Oh ! contemplez
le ciel ! et dès qu'a fui le jour, En tout temps, en tout lieu, d'un
ineffable amour, Regardez à travers ses voiles ; Un mystère
est au fond de leur grave beauté, L'hiver, quand ils sont noirs comme
un linceul, l'été, Quand la nuit les brode d'étoiles.
Novembre 1828. Il
Le jour s'enfuit des cieux : sous leur transparent voile
De moments en moments se hasarde une étoile; La nuit, pas à
pas, monte au trône obscur des soirs; Un coin du ciel est brun, l'autre
lutte avec l'ombre; Et déjà, succédant au couchant rouge
et sombre, Le crépuscule gris meurt sur les coteaux noirs. Et
là-bas, allumant ses vitres étoilées, Avec sa cathédrale
aux flèches dentelées, Les tours de son palais, les tours de
sa prison, Avec ses hauts clochers, sa bastille obscurcie, Posée
au bord du ciel comme une longue scie, La ville aux mille toits découpe
l'horizon. Oh ! qui m'emportera sur quelque tour sublime
D'où la cité sous moi s'ouvre comme un abîme ! Que
j'entende, écoutant la ville où nous rampons, Mourir sa vaste
voix, qui semble un cri de veuve, Et qui, le jour, gémit plus haut
que le grand fleuve, Le grand fleuve irrité, luttant contre vingt ponts
! Que je voie, à mes yeux en fuyant apparues, Les
étoiles des chars se croiser dans les rues, Et serpenter le peuple
en l'étroit carrefour, Et tarir la fumée au bout des cheminées,
Et, glissant sur le front des maisons blasonnées, Cent clartés
naître, luire et passer tour à tour ! Que
la vieille cité, devant moi, sur sa couche S'étende, qu'un soupir
s'échappe de sa bouche, Comme si de fatigue on l'entendait gémir
! Que, veillant seul, debout sur son front que je foule, Avec mille bruits
sourds d'océan et de foule, Je regarde à mes pieds la géante
dormir ! 23 juillet 1828. III
Plus loin ! allons plus loin ! - Aux feux du couchant
sombre, J'aime à voir dans les champs croître et marcher mon
ombre. Et puis, la ville est là ! je l'entends, je la vois Pour
que j'écoute en paix ce que dit ma pensée, Ce Paris, à
la voix cassée, Bourdonne encor trop prés de moi. Je
veux fuir assez loin pour qu'un buisson me cache Ce brouillard, que son front
porte comme un panache, Ce nuage éternel sur ses tours arrêté;
Pour que du moucheron, qui bruit et qui passe, L'humble et grêle
murmure efface La grande voix de la cité ! 26
août 1828. IV Oh
! sur des ailes dans les nues Laissez-moi fuir ! laissez-moi fuir ! Loin
des régions inconnues C'est assez rêver et languir ! Laissez-moi
fuir vers d'autres mondes. C'est assez, dans les nuits profondes, Suivre
un phare, chercher un mot. C'est assez de songe et de doute. Cette voix
que d'en bas j'écoute, Peut-être on l'entend mieux là-haut.
Allons ! des ailes ou des voiles ! Allons ! un vaisseau tout armé
! Je veux voir les autres étoiles Et la croix du sud enflammé.
Peut-être dans cette autre terre Trouve-t-on la clef du mystère
Caché sous l'ordre universel; Et peut-être aux fils de la
lyre Est-il plus facile de lire Dans cette autre page du ciel ! Août
1828. V Quelquefois, sous
les plis des nuages trompeurs, Loin dans l'air, à travers les brèches
des vapeurs Par le vent du soir remuées, Derrière les derniers
brouillards, plus loin encor, Apparaissent soudain les mille étages
d'or D'un édifice de nuées; Et l'il
épouvanté, par delà tous nos cieux, Sur une île
de l'air au vol audacieux, Dans l'éther libre aventurée, L'il
croit voir jusqu'au ciel monter, monter toujours, Avec ses escaliers, ses
ponts, ses grandes tours, Quelque Babel démesurée. Septembre
1828. VI Le soleil s'est
couché ce soir dans les nuées. Demain viendra l'orage, et le
soir, et la nuit ; Puis l'aube, et ses clartés de vapeurs obstruées
; Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s'enfuit ! Tous
ces jours passeront ; ils passeront en foule Sur la face des mers, sur la
face des monts, Sur les fleuves d'argent, sur les forêts où roule
Comme un hymne confus des morts que nous aimons. Et
la face des eaux, et le front des montagnes, Ridés et non vieillis,
et les bois toujours verts S'iront rajeunissant ; le fleuve des campagnes
Prendra sans cesse aux monts le flot qu'il donne aux mers. Mais
moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête, Je passe, et, refroidi
sous ce soleil joyeux, Je m'en irai bientôt, au milieu de la fête,
Sans que rien manque au monde, immense et radieux !22
avril 1829 |