O
altitudo ! Avez-vous
quelquefois, calme et silencieux,
Monté sur la montagne, en présence des cieux ? Etait-ce aux
bords du Sund ? aux côtes de Bretagne ? Aviez-vous l'océan au
pied de la montagne ? Et là, penché sur l'onde et sur l'immensité,
Calme et silencieux, avez-vous écouté ? Voici
ce qu'on entend : - du moins un jour qu'en rêve Ma pensée abattit
son vol sur une grève, Et, du sommet d'un mont plongeant au gouffre
amer, Vit d'un côté la terre et de l'autre la mer, J'écoutai,
j'entendis, et jamais voix pareille Ne sortit d'une bouche et n'émut
une oreille. Ce fut d'abord un bruit large, immense, confus,
Plus vague que le vent dans les arbres touffus, Plein d'accords éclatants,
de suaves murmures, Doux comme un chant du soir, fort comme un choc d'armures
Quand la sourde mêlée étreint les escadrons Et souffle,
furieuse, aux bouches des clairons. C'était une musique ineffable et
profonde, Qui, fluide, oscillait sans cesse autour du monde, Et dans les
vastes cieux, par ses flots rajeunis, Roulait élargissant ses orbes
infinis Jusqu'au fond où son flux s'allait perdre dans l'ombre Avec
le temps, l'espace et la forme et le nombre. Comme une autre atmosphère
épars et débordé, L'hymne éternel couvrait tout
le globe inondé. Le monde, enveloppé dans cette symphonie, Comme
il vogue dans l'air, voguait dans l'harmonie. Et pensif, j'écoutais
ces harpes de l'éther, Perdu dans cette voix comme dans une mer. Bientôt
je distinguai, confuses et voilées, Deux voix, dans cette voix l'une
à l'autre mêlées, De la terre et des mers s'épanchant
jusqu'au ciel, Qui chantaient à la fois le chant universel; Et
je les distinguai dans la rumeur profonde, Comme on voit deux courants qui
se croisent sous l'onde. L'une venait des mers; chant
de gloire ! hymne heureux ! C'était la voix des flots qui se parlaient
entre eux; L'autre, qui s'élevait de la terre où nous sommes,
Était triste; c'était le murmure des hommes; Et dans ce
grand concert, qui chantait jour et nuit, Chaque onde avait sa voix et chaque
homme son bruit. Or, comme je l'ai dit, l'océan
magnifique Épandait une voix joyeuse et pacifique, Chantait comme
la harpe aux temples de Sion, Et louait la beauté de la création.
Sa clameur, qu'emportaient la brise et la rafale, Incessamment vers Dieu
montait plus triomphale, Et chacun de ses flots que Dieu seul peut dompter,
Quand l'autre avait fini, se levait pour chanter. Comme ce grand lion
dont Daniel fut l'hôte, L'océan par moments abaissait sa voix
haute, Et moi je croyais voir, vers le couchant en feu, Sous sa crinière
d'or passer la main de Dieu. Cependant, à côté
de l'auguste fanfare, L'autre voix, comme un cri de coursier qui s'effare,
Comme le gond rouillé d'une porte d'enfer, Comme l'archet d'airain
sur la lyre de fer, Grinçait; et pleurs, et cris, l'injure, l'anathème,
Refus du viatique et refus du baptême, Et malédiction, et
blasphème, et clameur, Dans le flot tournoyant de l'humaine rumeur
Passaient, comme le soir on voit dans les vallées De noirs oiseaux
de nuit qui s'en vont par volées. Qu'etait-ce que ce bruit dont mille
échos vibraient ? Hélas ! c'était la terre et l'homme
qui pleuraient. Frères ! de ces deux voix étranges,
inouïes, Sans cesse renaissant, sans cesse évanouies, Qu'écoute
l'Éternel durant l'éternité, L'une disait : NATURE !
et l'autre : HUMANITÉ ! Alors je méditai;
car mon esprit fidèle, Hélas ! n'avait jamais déployé
plus grande aile; Dans mon ombre jamais n'avait lui tant de jour; Et je
rêvai longtemps, contemplant tour à tour, Après l'abîme
obscur que me cachait la lame, L'autre abîme sans fond qui s'ouvrait
dans mon âme. Et je me demandai pourquoi l'on est ici, Quel peut
être après tout le but de tout ceci, Que fait l'âme, lequel
vaut mieux d'être ou de vivre, Et pourquoi le Seigneur, qui seul lit
à son livre, Mêle éternellement dans un fatal hymen Le
chant de la nature au cri du genre humain ? 27
juillet 1829. |