Vers la page précédente Vers la page d'accueil du site poetes.com Vers la page d'accueil du site Lautréamont Vers l'index du site Lautréamont Vers la page Chronologie de Lautréamont Vers la page suivante

CHANT VI

 

Maison des grands boulevards par William Henry Fox Talbot

-II-

Il tire le bouton de cuivre, et le portail de l’hôtel moderne tourne sur ses gonds. Il arpente la cour, parsemée de sable fin, et franchit les huit degrés du perron. Les deux statues, placées à droite et à gauche comme les gardiennes de l’aristocratique villa, ne lui barrent pas le passage. Celui qui a tout renié, père, mère, Providence, amour, idéal, afin de ne plus penser qu’à lui seul, s’est bien gardé de ne pas suivre les pas qui précédaient. Il l’a vu entrer dans un spacieux salon de rez-de-chaussée, aux boiseries de cornaline. Le fils de famille se jette sur un sofa, et l’émotion l’empêche de parler. Sa mère, à la robe longue et traînante, s’empresse autour de lui, et l’entoure de ses bras. Ses frères, moins âgés que lui, se groupent autour du meuble, chargé d’un fardeau ; ils ne connaissent pas la vie d’une manière suffisante, pour se faire une idée nette de la scène qui se passe. Enfin, le père élève sa canne, et abaisse sur les assistants un regard plein d’autorité. Appuyant le poignet sur les bras du fauteuil, il s’éloigne de son siège ordinaire, et s’avance, avec inquiétude, quoique affaibli par les ans, vers le corps immobile de son premier-né. Il parle dans une langue étrangère, et chacun l’écoute dans un recueillement respectueux : «Qui a mis le garçon dans cet état. La Tamise brumeuse charriera encore une quantité notable de limon avant que mes forces soient complètement épuisées. Des lois préservatrices n’ont pas l’air d’exister dans cette contrée inhospitalière. Il éprouverait la vigueur de mon bras, si je connaissais le coupable. Quoique j’aie pris ma retraite, dans l’éloignement des combats maritimes, mon épée de commodore, suspendue à la muraille, n’est pas encore rouillée. D’ailleurs, il est facile d’en repasser le fil. Mervyn, tranquillise-toi ; je donnerai des ordres à mes domestiques, afin de rencontrer la trace de celui que, désormais, je chercherai, pour le faire périr de ma propre main. Femme, ôte-toi de là, et va t’accroupir dans un coin ; tes yeux m’attendrissent, et tu ferais mieux de refermer le conduit de tes glandes lacrymales. Mon fils, je t’en supplie, réveille tes sens, et reconnais ta famille ; c’est ton père qui te parle...» La mère se tient à l’écart, et, pour obéir aux ordres de son maître, elle a pris un livre entre ses mains, et s’efforce de demeurer tranquille, en présence du danger que court celui que sa matrice enfanta. «Enfants, allez vous amuser dans le parc, et prenez garde, en admirant la natation des cygnes, de ne pas tomber dans la pièce d’eau...» Les frères, les mains pendantes, restent muets ; tous, la toque surmontée d’une plume arrachée à l’aile de l’engoulevent de la Caroline, avec le pantalon de velours s’arrêtant aux genoux, et les bas de soie rouge, se prennent par la main, et se retirent du salon, ayant soin de ne presser le parquet d’ébène que de la pointe des pieds. Je suis certain qu’ils ne s’amuseront pas, et qu’ils se promèneront avec gravité dans les allées de platanes. Leur intelligence est précoce. Tant mieux pour eux. «... Soins inutiles, je te berce dans mes bras, et tu es insensible à mes supplications. Voudrais-tu relever la tête ? J’embrasserai tes genoux, s’il le faut. Mais non... elle retombe inerte.» - «Mon doux maître, si tu le permets à ton esclave, je vais chercher dans mon appartement un flacon rempli d’essence de térébenthine, et dont je me sers habituellement quand la migraine envahit mes tempes, après être revenue du théâtre, ou lorsque la lecture d’une narration émouvante, consignée dans les annales britanniques de la chevaleresque histoire de nos ancêtres, jette ma pensée rêveuse dans les tourbières de l’assoupissement.» - «Femme, je ne t’avais pas donné la parole, et tu n’avais pas le droit de la prendre. Depuis notre légitime union, aucun nuage n’est venu s’interposer entre nous. Je suis content de toi, je n’ai jamais eu de reproches à te faire : et réciproquement. Va chercher dans ton appartement un flacon rempli d’essence de térébenthine. Je sais qu’il s’en trouve un dans les tiroirs de ta commode, et tu ne viendras pas me l’apprendre. Dépêche-toi de franchir les degrés de l’escalier en spirale et reviens me trouver avec un visage content.» Mais la sensible Londonienne est à peine arrivée aux premières marches (elle ne court pas aussi promptement qu’une personne des classes inférieures) que déjà une de ses demoiselles d’atour redescend du premier étage, les joues empourprées de sueur, avec le flacon qui, peut-être, contient la liqueur de vie dans ses parois de cristal. La demoiselle s’incline avec grâce en présentant son offre, et la mère, avec sa démarche royale, s’est avancée vers les franges qui bordent le sofa, seul objet qui préoccupe sa tendresse. Le commodore, avec un geste fier, mais bienveillant, accepte le flacon des mains de son épouse. Un foulard d’Inde y est trempé, et l’on entoure la tête de Mervyn avec les méandres orbiculaires de la soie. Il respire des sels ; il remue un bras. La circulation se ranime, et l’on entend les cris joyeux d’un cacatoès des Philippines, perché sur l’embrasure de la fenêtre. «Qui va là ? ... Ne m’arrêtez point... Où suis-je. Est-ce une tombe qui supporte mes membres alourdis ? Les planches m’en paraissent douces... Le médaillon qui contient le portrait de ma mère, est-il encore attaché à mon cou ? ... Arrière, malfaiteur, à la tête échevelée. Il n’a pu m’atteindre, et j’ai laissé entre ses doigts un pan de mon pourpoint. Détachez les chaînes des bouledogues, car, cette nuit, un voleur reconnaissable peut s’introduire chez nous avec effraction, tandis que nous serons plongés dans le sommeil. Mon père et ma mère, je vous reconnais, et je vous remercie de vos soins. Appelez mes petits frères. C’est pour eux que j’avais acheté des pralines, et je veux les embrasser.» À ces mots, il tombe dans un profond état léthargique. Le médecin, qu’on a mandé en toute hâte, se frotte les mains et s’écrie : «La crise est passée. Tout va bien. Demain votre fils se réveillera dispos. Tous, allez-vous-en dans vos couches respectives, je l’ordonne, afin que je reste seul à côté du malade, jusqu’à l’apparition de l’aurore et du chant du rossignol.» Maldoror, caché derrière la porte, n’a perdu aucune parole. Maintenant, il connaît le caractère des habitants de l’hôtel, et agira en conséquence. Il sait où demeure Mervyn, et ne désire pas en savoir davantage. Il a inscrit dans un calepin le nom de la rue et le numéro du bâtiment. C’est le principal. Il est sûr de ne pas les oublier. Il s’avance, comme une hyène, sans être vu, et longe les côtés de la cour. Il escalade la grille avec agilité, et s’embarrasse un instant sur les pointes de fer ; d’un bond, il est sur la chaussée. Il s’éloigne à pas de loup : «Il me prenait pour un malfaiteur, s’écrie-t-il : lui, c’est un imbécile. Je voudrais trouver un homme exempt de l’accusation que le malade a portée contre moi. Je ne lui ai pas enlevé un pan de son pourpoint, comme il l’a dit. Simple hallucination hypnagogique causée par la frayeur. Mon intention n’était pas aujourd’hui de m’emparer de lui ; car j’ai d’autres projets ultérieurs sur cet adolescent timide.» Dirigez-vous du côté où se trouve le lac des cygnes ; et, je vous dirai plus tard pourquoi il s’en trouve un de complètement noir parmi la troupe, et dont le corps, supportant une enclume, surmontée du cadavre en putréfaction d’un crabe tourteau, inspire à bon droit de la méfiance à ses autres aquatiques camarades.


Vers la page précédente Vers la page d'accueil du site poetes.com Vers la page d'accueil du site Lautréamont Vers l'index du site Lautréamont Vers la chronologie de Lautréamont Vers la page suivante

   Résultats par page:

Type de correspondance: N'importe quel mot recherché Tous les mots

Le Comte de Lautréamont (Isidore Ducasse) 
 ©Jacques Lemaire, 1999-2017