Vers la page précédente Vers la page d'accueil du site poetes.com Vers la page d'accueil du site Lautréamont Vers l'index du site Lautréamont Vers la page Chronologie de Lautréamont Vers la page suivante

CHANT IV - STROPHE 5

Autoportrait au miroir par Leon Spilliaert

Sur le mur de ma chambre, quelle ombre dessine, avec une puissance incomparable, la fantasmagorique projection de sa silhouette racornie ? Quand je place sur mon coeur cette interrogation délirante et muette, c’est moins pour la majesté de la forme, que pour le tableau de la réalité, que la sobriété du style se conduit de la sorte. Qui que tu sois, défends-toi ; car, je vais diriger vers toi la fronde d’une terrible accusation : ces yeux ne t’appartiennent pas...où les as-tu pris ? Un jour, je vis passer devant moi une femme blonde ; elle les avait pareils aux tiens : tu les lui as arrachés. Je vois que tu veux faire croire à ta beauté ; mais, personne ne s’y trompe ; et moi, moins qu’un autre. Je te le dis, afin que tu ne me prennes pas pour un sot. Toute une série d’oiseaux rapaces, amateurs de la viande d’autrui et défenseurs de l’utilité de la poursuite, beaux comme des squelettes qui effeuillent des panoccos de l’Arkansas, voltigent autour de ton front, comme des serviteurs soumis et agréés. Mais est-ce un front ? Il n’est pas difficile de mettre beaucoup d’hésitation à le croire. Il est si bas, qu’il est impossible de vérifier les preuves, numériquement exiguës, de son existence équivoque. Peut-être que tu n’as pas de front, toi, qui promènes, sur la muraille, comme le symbole mal réfléchi d’une danse fantastique, le fiévreux ballottement de tes vertèbres lombaires. Qui donc alors t’a scalpé ? si c’est un être humain, parce que tu l’as enfermé, pendant vingt ans, dans une prison, et qui s’est échappé pour préparer une vengeance digne de ses représailles, il a fait comme il le devait, et je l’applaudis ; seulement, il y a un seulement, il ne fut pas assez sévère. Maintenant, tu ressembles à un Peau-Rouge prisonnier, du moins (notons-le préalablement) par le manque expressif de chevelure. Non pas qu’elle ne puisse repousser, puisque les physiologistes ont découvert que même les cerveaux enlevés reparaissent à la longue, chez les animaux ; mais, ma pensée s’arrêtant à une simple constatation, qui n’est pas dépourvue, d’après le peu que j’en aperçois, d’une volupté énorme, ne va pas, même dans ses conséquences les plus hardies, jusqu’aux frontières d’un voeu pour ta guérison, et reste, au contraire, fondée, par la mise en oeuvre de sa neutralité plus que suspecte, à regarder (ou du moins à souhaiter) comme le présage de malheurs plus grands, ce qui ne peut être pour toi qu’une privation momentanée de la peau qui recouvre le dessus de ta tête. J’espère que tu m’as compris. Et même, si le hasard le permettait, par un miracle absurde, mais non pas, quelquefois, raisonnable, de retrouver cette peau précieuse qu’a gardée la religieuse vigilance de ton ennemi, comme le souvenir enivrant de sa victoire, il est presque extrêmement possible que, quand même on n’aurait étudié la loi des probabilités que sous le rapport des mathématiques (or, on sait que l’analogie transporte facilement l’application de cette loi dans les autres domaines de l’intelligence), ta crainte légitime, mais, un peu exagérée, d’un refroidissement partiel ou total, ne refuserait pas l’occasion importante, et même unique, qui se présenterait d’une manière si opportune, quoique brusque, de préserver les diverses parties de ta cervelle du contact de l’atmosphère, surtout pendant l’hiver, par une coiffure qui, à bon droit, t’appartient, puisqu’elle est naturelle, et qu’il te serait permis, en outre (il serait incompréhensible que tu le niasses), de garder constamment sur la tête, sans courir les risques, toujours désagréables, d’enfreindre les règles les plus simples d’une convenance élémentaire. N’est-il pas vrai que tu m’écoutes avec attention ? Si tu m’écoutes davantage, ta tristesse sera loin de se détacher de l’intérieur de tes narines rouges. Mais, comme je suis très impartial, et que je ne te déteste pas autant que je le devrais (si je me trompe, dis-le moi), tu prêtes, malgré toi, l’oreille à mes discours, comme poussé par une force supérieure. Je ne suis pas si méchant que toi : voilà pourquoi ton génie s’incline de lui-même devant le mien... En effet, je ne suis pas si méchant que toi ! Tu viens de jeter un regard sur la cité bâtie sur le flanc de cette montagne. Et maintenant, que vois-je... Tous les habitants sont morts ! J’ai de l’orgueil comme un autre, et c’est un vice de plus, que d’en avoir peut-être davantage. Eh bien, écoute... écoute, si l’aveu d’un homme, qui se rappelle avoir vécu un demi-siècle sous la forme de requin dans les courants sous-marins qui longent les côtes de l’Afrique, t’intéresse assez vivement pour lui prêter ton attention, sinon avec amertume, du moins sans la faute irréparable de montrer le dégoût que je t’inspire. Je ne jetterai pas à tes pieds le masque de la vertu, pour paraître à tes yeux tel que je suis ; car, je ne l’ai jamais porté (si, toutefois, c’est là une excuse) ; et, dès les premiers instants, si tu remarques mes traits avec attention, tu me reconnaîtras comme ton disciple respectueux dans la perversité, mais, non pas, comme ton rival redoutable. Puisque je ne te dispute pas la palme du mal, je ne crois pas qu’un autre le fasse : il devrait s’égaler auparavant à moi, ce qui n’est pas facile... Écoute, à moins que tu ne sois la faible condensation d’un brouillard (tu caches ton corps quelque part, et je ne puis le rencontrer) : un matin, que je vis une petite fille qui se penchait sur un lac, pour cueillir un lotus rose, elle affermit ses pas, avec une expérience précoce ; elle se penchait vers les eaux, quand ses yeux rencontrèrent mon regard (il est vrai que, de mon côté, ce n’était pas sans préméditation). Aussitôt, elle chancela comme le tourbillon qu’engendre la marée autour d’un roc, ses jambes fléchirent, et, chose merveilleuse à voir, phénomène qui s’accomplit avec autant de véracité que je cause avec toi, elle tomba jusqu’au fond du lac : conséquence étrange, elle ne cueillit plus aucune nymphéacée. Que fait-elle au dessous ? ... je ne m’en suis pas informé. Sans doute, sa volonté, qui s’est rangée sous le drapeau de la délivrance, livre des combats acharnés contre la pourriture ! Mais toi, ô mon maître, sous ton regard, les habitants des cités sont subitement détruits, comme un tertre de fourmis qu’écrase le talon de l’éléphant. Ne viens-je pas d’être témoin d’un exemple démonstrateur ? Vois... la montagne n’est plus joyeuse... elle reste isolée comme un vieillard. C’est vrai, les maisons existent ; mais ce n’est pas un paradoxe d’affirmer, à voix basse, que tu ne pourrais en dire autant de ceux qui n’y existent plus. Déjà, les émanations des cadavres viennent jusqu’à moi. Ne les sens-tu pas ? Regarde ces oiseaux de proie, qui attendent que nous nous éloignions, pour commencer ce repas géant ; il en vient un nuage perpétuel des quatre coins de l’horizon. Hélas ! ils étaient déjà venus, puisque je vis leurs ailes rapaces tracer, au-dessus de toi, le monument des spirales, comme pour t’exciter de hâter le crime. Ton odorat ne reçoit-il donc pas le moindre effluve ? L’imposteur n’est pas autre chose... Tes nerfs olfactifs sont enfin ébranlés par la perception d’atomes aromatiques : ceux-ci s’élèvent de la cité anéantie, quoique je n’aie pas besoin de te l’apprendre... Je voudrais embrasser tes pieds, mais mes bras n’entrelacent qu’une transparente vapeur. Cherchons ce corps introuvable, que cependant mes yeux aperçoivent : il mérite, de ma part, les marques les plus nombreuses d’une admiration sincère. Le fantôme se moque de moi : il m’aide à chercher mon propre corps. Si je lui fais signe de rester à sa place, voilà qu’il me renvoie le même signe... Le secret est découvert ; mais, ce n’est pas, je le dis avec franchise, à ma plus grande satisfaction. Tout est expliqué, les grands comme les plus petits détails ; ceux-ci sont indifférents à remettre devant l’esprit, comme, par exemple, l’arrachement des yeux à la femme blonde : cela n’est presque rien !... Ne me rappelais-je donc pas que, moi, aussi, j’avais été scalpé, quoique ce ne fût que pendant cinq ans (le nombre exact du temps m’avait failli) que j’avais enfermé un être humain dans une prison, pour être témoin du spectacle de ses souffrances, parce qu’il m’avait refusé, à juste titre, une amitié qui ne s’accorde pas à des êtres comme moi ? Puisque je fais semblant d’ignorer que mon regard peut donner la mort, même aux planètes qui tournent dans l’espace, il n’aura pas tort, celui qui prétendra que je ne possède pas la faculté des souvenirs. Ce qui me reste à faire, c’est de briser cette glace, en éclats, à l’aide d’une pierre... Ce n’est pas la première fois que le cauchemar de la perte momentanée de la mémoire établit sa demeure dans mon imagination, quand, par les inflexibles lois de l’optique, il m’arrive d’être placé devant la méconnaissance de ma propre image !


Vers la page précédente Vers la page d'accueil du site poetes.com Vers la page d'accueil du site Lautréamont Vers l'index du site Lautréamont Vers la chronologie de Lautréamont Vers la page suivante

   Résultats par page:

Type de correspondance: N'importe quel mot recherché Tous les mots

  Le Comte de Lautréamont (Isidore Ducasse) 
 ©Jacques Lemaire, 1999-2017