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Sommaire des poèmes

CASINO DES TRÉPASSÉS

Concert au casino de Deauville (oeuvre modifiée) par Eugène Boudin


Un pays, - non, ce sont des côtes brisé es de la dure Bretagne : Penmarc'h, Toul-Infern, Poul-Dahut, Stangan-Ankou... Des noms barbares hurlés par les rafales, roulés sous les lames sourdes, cassés dans les brisants et perdus en chair de poule sur les marais... Des noms qui ont des voix.

Là, sous le ciel neutre, la tourmente est chez elle : le calme est un deuil.

Là, c'est l'étang plombé qui gît sur la cité d'Ys, la Sodome noyée.

Là, c'est la Baie-des-Trépassés où, des profondeurs, reviennent les os des naufragés frapper aux portes des cabanes pour quêter un linceul ; et le Raz-de-Sein, couturé de courants que jamais homme n'a passé sans peur ou mal.

Là naissent et meurent des êtres couleur de roc, patients comme des éternels, rendant par hoquets une langue pauvre,
presque éteinte, qui ne sait rire ni pleurer...

C'est là que j'invente un casino.


CASINO DES TRÉPASSÉS

(STATION D'HIVERNAGE)
À LA BONNE DESCENTE DES DÉCOURAGEUX
À PIED ET À CHEVAL.

C'est un ancien clocher, debout et décorné. Sa flèche est à ses pieds - tombée. Des masures à coups de ruines flanquées en tas contre lui, avec un mouvement ivrogne, à l'abri du flot qui monte et du souffle qui rase.

Ah ! c'est que c'est une bonne tour, solide aux cloches comme aux couleuvrines, solide au temps ; un vieux nid des templiers, bons travailleurs en Dieu, ceux-là ! sacrés piliers de temple et de corps de garde. On sent encore en entrant cette indéfinissable odeur de pierre bénite qui ne s'en va jamais.

L'intérieur est un puits carré, quatre murs nus. À mi-hauteur, une entaille en ogive longue et profonde donne une raie de lumière. La brise bourdonne là-haut comme une mouche emprisonnée. De loin en loin, sur les parois, montent de petits jours noir : c'est l'escalier dans l'épaisseur des murailles ; sur les haltes, sont ménagées des logettes, avec un œil en meurtrière ouvert sur l'horizon. C'est là que gîteront nos hôtes.

Système cellulaire : douze pieds carrés, murs blanchis à la chaux, hauteur d'appui en châtaignier d'un beau ton ; autour, des clous-de-la-Passion pour clouer les vêtements ; une couchette de nonne, une auge de pierre pour les ablutions, une longue-vue, une espingole chargée à chevrotines pour les canards ou les philistins. Voilà.

En bas, dans la nef dallée de pierres tombales, la cuisine, cuisine à tout faire. - On entre à cheval. - Four d'alchimiste ; cheminée grande comme une chaumine pour coucher les mâtures de navires (car - Dieu aidant - la grève vaut une forêt en coupe réglée) ; des landiers d'enfer pour~ flamber le goëmon.

Sous le manteau, des escabelles pour le bonhomme Homère, le docteur Faust, le curé Rabelais, Jean Bart, saint Antoine, Job le lépreux et autres anciens vivants, un trou pour les grillons, s'ils veulent Une torche en veille piquée près la crémaillère ; partout des crampons pour accrocher le sabot aux allumettes, la boîte au sel, les andouilles, le rameau bénit, les bottes suiffées ; un fer à cheval qui porte bonheur.

Contre le mur culotté, les armes et harnais de chasse de pêche et de gueule : canardiers, harpons, filets, vaisselle d'étain, cuivres, fanaux. À la porte, le billot des exécutions ; au centre, un vrai dolmen pour la ripaille, entouré de fauteuils roides charpentés comme des bois de justice. Aux poutres du plafond sont hissées des herses pour les grandes natures mortes. Au coin, dans le clair-obscur, un coucou droit dans un bon cercueil de chêne, sonnant le glas des heures. Tout plein le vaste bénitier, une famille de chats électriques ; dessous, un gras roquet de tourne-broche rognonne, et, clopinclopant, de-ci de-là, des canards drôles.

En haut, à une simple élévation de cathédrale, au niveau de la fenêtre géante, nous ferons l'unique étage, plate-forme en charpente en manière de chambre des cloches. On y montera par l'escalier en boyau ou par des haubans de vaisseau garnis d'enfléchures avec une grande hune pour palier. C'est l'atelier. - Studio di far niente.

Le jour est manœuvré à volonté par le rideau d'un théâtre en faillite. Au milieu, table monumentale jonchée de papiers ; dessous, des peaux de phoques. Alentour, divans perses. Aux murs, tentures d'arlequin, tapisseries, cuirs coloriés, voiles tannées, pavillons, guenilles sordides superbes. Des images d'Épinal collées en lambeaux sur la porte. En face, un poële russe et la bouilloire à thé. Au fond, un orgue de chapelle pour les musiciens de Barbarie, et des niches pour les vieux saints qu'on ne fête plus. Une grande toile sur châssis pour les peintres déposer leurs ordures. Une chaloupe defoncée pleine de foin nouveau pour les chiens et les poëtes. Un lit de camp : des philosophes dessus et deux petits cochons noirs dessous. À côté, un débit de tabacs. Dans l'espace, des hamacs pendus comme toiles d'araignées, parmi des appareils de gymnastique. Au bout d'une chaîne à puits crochée à perte de vue, oscille le lustre, vrai grappin d'abordage forgé par un maréchal-ferrant ivre et vierge.

Plus haut, si haut qu'on peut monter, c'est la galerie extérieure et la plate-forme découverte qui commande là-bas ; lavée par les grains, balayée par les trombes, grêlée par les lunes. Un coq rouillé se ronge, empalé sur le paratonnerre.

Des petits jardins engorgent les gargouilles. Aux angles deux mâchicoulis bayent sur l'abîme et deux clochetons montrent du doigt le ciel.

L'un sera gréé en poste de guetteur : mât de télégraphe à grands bras fantastiques et beffroi affolé que les sautes de vent mettront tout seul en branle, dans les nuits de liesse, pour le naufrage.

L'autre, attendant aussi un vent de hasard... attendra.

Là, je veux des petits vitraux obscurs, grillagés, impénétrables dans la barbacane profonde hérissée d'artichauts de fer ; une porte de fer à secret, pleine de clous, armée de verrous... et grand ouverte.

Je veux l'oubliette aérienne, capitonnée de fleurettes pompadour, encombrée de fleurs en fleurs ; un canari empaillé dans une cage dorée, un miroir de Murano plus grand que nature, un sofa Crébillon et un plafond en dôme peint par Mahomet (7e manière) ...

C'est pour l'épave qui est en l'air, la flâneuse du rêve, l'ombre grise qui va vite comme les morts de ballade... et qui ne vient pas. Madame Marlbrough, peut être :

« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir? - Rien ! Rien que l'ouragan qui festoie, la girouette qui tournoie, la brume qui noie... »

CASINO DES TRÉPASSÉS

Oh ! la haute vie sauvage qui vivra là, messeigneurs, hôtes de céans !

À LA BONNE DESCENTE DES DÉCOURAGEUX.

Nargue de tout !

Oh ! la rude revalescière ! Oh ! le grand à pleins poumons ! le cynisme élégant ! l'oubli qui cicatrise et le somme qui délie ! ...

À nous la libre solitude à plusieurs, chacun portant quelque chose là, tous triés d'entre les autres par la lourde brise qui chasse au loin les algues sèches et les coquilles vides.

Ici, nos moyens nous permettent d'être pauvres.

Pas de bonhomme poncif à gâter le paysage, notre mer et notre désert. Frères, voici votre uniforme : chapeau mou, chemise brune en drap de capucin, culottes de toile à voiles, bottes de mer en cuir fauve. Nous sommes beaux, allez !

À vous, chasseurs, les grands sables et les marais ; à vous, matelots, la mer jolie et ses poissons qui mangent souvent du pécheur ; voici vos baleinières de cèdre blanc, braves embarcations hissées sous le porche à leurs potences de fer.

Voici nos équipages d'aventure : des frères-la-côte, brutes antiques, pilotes comme des marsouins, cuisiniers à tous crins et femmes de chambre...

Terriens, terrez dans les chaumières. Vous autres, gîtez dans les cellules, nichez dans les aires, perchez dans les haubans !

Pas d'esprit, s'il vous plaît : on est sobre de mots quand on s'est compris une fois.

Toi, fainéant, fais un livre - tout homme a son livre dans le ventre - et l'ennui berceur se penchera sur toi. Peintre ficeleur, dépouille le vieux chic. Ô harpiste ! écoute et tais-toi ! Rimeur vidé, voici venir les heures hantées...

Humons l'air qui soûle... ! Et toi qui es malade de la vie, viens ici cacher ta tête, et repose sur le gazon salé, dans le désabonnement universel.

Tristan.
Penmarc'h. - Septembre.


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Tristan Corbière   © Jacques Lemaire, 1999-2017