Un
pays, - non, ce sont des côtes brisé es
de la dure Bretagne : Penmarc'h, Toul-Infern, Poul-Dahut,
Stangan-Ankou... Des noms barbares hurlés par les
rafales, roulés sous les lames sourdes, cassés dans
les brisants et perdus en chair de poule sur les marais... Des
noms qui ont des voix.
Là, sous le ciel neutre, la tourmente est
chez elle : le calme est un deuil.
Là, c'est l'étang plombé qui
gît sur la cité d'Ys, la Sodome noyée.
Là, c'est la Baie-des-Trépassés
où, des profondeurs, reviennent les os des naufragés
frapper aux portes des cabanes pour quêter un linceul ;
et le Raz-de-Sein, couturé de courants que jamais
homme n'a passé sans peur ou mal.
Là naissent et meurent des êtres couleur
de roc, patients comme des éternels, rendant par hoquets
une langue pauvre,
presque éteinte, qui ne sait rire ni pleurer...
C'est là que j'invente un casino.
CASINO DES TRÉPASSÉS
(STATION D'HIVERNAGE)
À LA BONNE DESCENTE DES DÉCOURAGEUX
À PIED ET À CHEVAL.
C'est un ancien clocher, debout et décorné.
Sa flèche est à ses pieds - tombée. Des masures
à coups de ruines flanquées en tas contre lui, avec
un mouvement ivrogne, à l'abri du flot qui monte et du
souffle qui rase.
Ah ! c'est que c'est une bonne tour, solide aux
cloches comme aux couleuvrines, solide au temps ; un vieux nid
des templiers, bons travailleurs en Dieu, ceux-là ! sacrés
piliers de temple et de corps de garde. On sent encore en entrant
cette indéfinissable odeur de pierre bénite qui
ne s'en va jamais.
L'intérieur est un puits carré, quatre
murs nus. À mi-hauteur, une entaille en ogive longue et
profonde donne une raie de lumière. La brise bourdonne
là-haut comme une mouche emprisonnée. De loin en
loin, sur les parois, montent de petits jours noir : c'est l'escalier
dans l'épaisseur des murailles ; sur les haltes, sont ménagées
des logettes, avec un il en meurtrière ouvert sur
l'horizon. C'est là que gîteront nos hôtes.
Système cellulaire : douze pieds carrés,
murs blanchis à la chaux, hauteur d'appui en châtaignier
d'un beau ton ; autour, des clous-de-la-Passion pour clouer les
vêtements ; une couchette de nonne, une auge de pierre pour
les ablutions, une longue-vue, une espingole chargée à
chevrotines pour les canards ou les philistins. Voilà.
En bas, dans la nef dallée de pierres tombales,
la cuisine, cuisine à tout faire. - On entre à cheval.
- Four d'alchimiste ; cheminée grande comme une chaumine
pour coucher les mâtures de navires (car - Dieu aidant -
la grève vaut une forêt en coupe réglée)
; des landiers d'enfer pour~ flamber le goëmon.
Sous le manteau, des escabelles pour le bonhomme
Homère, le docteur Faust, le curé Rabelais, Jean
Bart, saint Antoine, Job le lépreux et autres anciens vivants,
un trou pour les grillons, s'ils veulent Une torche en veille
piquée près la crémaillère ; partout
des crampons pour accrocher le sabot aux allumettes, la boîte
au sel, les andouilles, le rameau bénit, les bottes suiffées
; un fer à cheval qui porte bonheur.
Contre le mur culotté, les armes et harnais
de chasse de pêche et de gueule : canardiers, harpons, filets,
vaisselle d'étain, cuivres, fanaux. À la porte,
le billot des exécutions ; au centre, un vrai dolmen
pour la ripaille, entouré de fauteuils roides charpentés
comme des bois de justice. Aux poutres du plafond sont hissées
des herses pour les grandes natures mortes. Au coin, dans le clair-obscur,
un coucou droit dans un bon cercueil de chêne, sonnant le
glas des heures. Tout plein le vaste bénitier, une famille
de chats électriques ; dessous, un gras roquet de tourne-broche
rognonne, et, clopinclopant, de-ci de-là, des canards drôles.
En haut, à une simple élévation
de cathédrale, au niveau de la fenêtre géante,
nous ferons l'unique étage, plate-forme en charpente en
manière de chambre des cloches. On y montera par
l'escalier en boyau ou par des haubans de vaisseau garnis d'enfléchures
avec une grande hune pour palier. C'est l'atelier. - Studio
di far niente.
Le jour est manuvré à volonté
par le rideau d'un théâtre en faillite. Au milieu,
table monumentale jonchée de papiers ; dessous, des peaux
de phoques. Alentour, divans perses. Aux murs, tentures d'arlequin,
tapisseries, cuirs coloriés, voiles tannées, pavillons,
guenilles sordides superbes. Des images d'Épinal collées
en lambeaux sur la porte. En face, un poële russe et la bouilloire
à thé. Au fond, un orgue de chapelle pour les musiciens
de Barbarie, et des niches pour les vieux saints qu'on ne fête
plus. Une grande toile sur châssis pour les peintres déposer
leurs ordures. Une chaloupe defoncée pleine de foin nouveau
pour les chiens et les poëtes. Un lit de camp : des philosophes
dessus et deux petits cochons noirs dessous. À côté,
un débit de tabacs. Dans l'espace, des hamacs pendus comme
toiles d'araignées, parmi des appareils de gymnastique.
Au bout d'une chaîne à puits crochée à
perte de vue, oscille le lustre, vrai grappin d'abordage forgé
par un maréchal-ferrant ivre et vierge.
Plus haut, si haut qu'on peut monter, c'est la
galerie extérieure et la plate-forme découverte
qui commande là-bas ; lavée par les grains, balayée
par les trombes, grêlée par les lunes. Un coq rouillé
se ronge, empalé sur le paratonnerre.
Des petits jardins engorgent les gargouilles. Aux
angles deux mâchicoulis bayent sur l'abîme et deux
clochetons montrent du doigt le ciel.
L'un sera gréé en poste de guetteur
: mât de télégraphe à grands bras fantastiques
et beffroi affolé que les sautes de vent mettront tout
seul en branle, dans les nuits de liesse, pour le naufrage.
L'autre, attendant aussi un vent de hasard... attendra.
Là, je veux des petits vitraux obscurs,
grillagés, impénétrables dans la barbacane
profonde hérissée d'artichauts de fer ; une porte
de fer à secret, pleine de clous, armée de verrous...
et grand ouverte.
Je veux l'oubliette aérienne, capitonnée
de fleurettes pompadour, encombrée de fleurs en fleurs
; un canari empaillé dans une cage dorée, un miroir
de Murano plus grand que nature, un sofa Crébillon et un
plafond en dôme peint par Mahomet (7e manière) ...
C'est pour l'épave qui est en l'air, la
flâneuse du rêve, l'ombre grise qui va vite comme
les morts de ballade... et qui ne vient pas. Madame Marlbrough,
peut être :
« Anne, ma sur Anne, ne vois-tu rien
venir? - Rien ! Rien que l'ouragan qui festoie, la girouette qui
tournoie, la brume qui noie... »
CASINO DES TRÉPASSÉS
Oh ! la haute vie sauvage qui vivra là,
messeigneurs, hôtes de céans !
À LA BONNE DESCENTE DES
DÉCOURAGEUX.
Nargue de tout !
Oh ! la rude revalescière ! Oh !
le grand à pleins poumons ! le cynisme élégant
! l'oubli qui cicatrise et le somme qui délie ! ...
À nous la libre solitude à plusieurs,
chacun portant quelque chose là, tous triés
d'entre les autres par la lourde brise qui chasse au loin les
algues sèches et les coquilles vides.
Ici, nos moyens nous permettent d'être pauvres.
Pas de bonhomme poncif à gâter le
paysage, notre mer et notre désert. Frères, voici
votre uniforme : chapeau mou, chemise brune en drap de capucin,
culottes de toile à voiles, bottes de mer en cuir fauve.
Nous sommes beaux, allez !
À vous, chasseurs, les grands sables et
les marais ; à vous, matelots, la mer jolie et ses poissons
qui mangent souvent du pécheur ; voici vos baleinières
de cèdre blanc, braves embarcations hissées sous
le porche à leurs potences de fer.
Voici nos équipages d'aventure : des
frères-la-côte, brutes antiques, pilotes comme
des marsouins, cuisiniers à tous crins et femmes de chambre...
Terriens, terrez dans les chaumières. Vous
autres, gîtez dans les cellules, nichez dans les aires,
perchez dans les haubans !
Pas d'esprit, s'il vous plaît : on est sobre
de mots quand on s'est compris une fois.
Toi, fainéant, fais un livre - tout homme
a son livre dans le ventre - et l'ennui berceur se penchera sur
toi. Peintre ficeleur, dépouille le vieux chic. Ô
harpiste ! écoute et tais-toi ! Rimeur vidé, voici
venir les heures hantées...
Humons l'air qui soûle... ! Et toi qui es
malade de la vie, viens ici cacher ta tête, et repose sur
le gazon salé, dans le désabonnement universel.
Tristan.
Penmarc'h. - Septembre.
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