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La tulipe est parmi les
fleurs ce que le paon est parmi les oiseaux.
L'une est sans parfum, l'autre est sans voix :
l'une s'enorgueillit de sa robe, l'autre de sa queue.
Le Jardin des fleurs rares et curieuses.
Nul
bruit si ce n'est le froissement de feuillets de vélin
sous les doigts du docteur Huylten qui ne détachait les yeux de
sa Bible jonchée de gothiques enluminures, que pour admirer l'or
et le pourpre de deux poissons captifs aux humides flancs d'un
bocal.
Les battants de la porte roulèrent : C'était un
marchand fleuriste qui, les bras chargés de plusieurs pots de
tulipes, s'excusa d'interrompre la lecture d'un aussi savant personnage.
« Maître, dit-il, voici le trésor des trésors,
la merveille des merveilles, un oignon comme il n'en fleurit jamais
qu'un par siècle dans le sérail de l'empereur de Constantinople
!
- Une tulipe ! s'écria le vieillard courroucé,
une tulipe, ce symbole de l'orgueil et de la luxure qui ont engendré
dans la malheureuse cité de Wittemberg la détestable hérésie de
Luther et de Mélanchton! »
Maître Huylten agrafa le fermail de sa bible, rangea
ses lunettes dans leur étui, et tira le rideau de la fenêtre,
qui laissa voir au soleil une fleur de la passion avec sa couronne
d'épines, son éponge, son fouet, ses clous et les cinq plaies
de Notre-Seigneur.
Le marchand de tulipes s'inclina respectueusement
et en silence, déconcerté par un regard inquisiteur du duc d'Albe
dont le portrait, chef-d'uvre d'Holbein, était appendu à
la muraille.
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