Ami, te souviens-tu
qu'en route pour Cologne,
Un dimanche, à Dijon, au cur de la Bourgogne,
Nous allions admirant clochers, portails et tours,
Et les vieilles maisons dans les arrière-cours ?
Sainte-Beuve. - Les Consolations.
Gothique
donjon
Et
flèche gothique
Dans un ciel d'optique,
Là-bas, c'est Dijon.
Ses joyeuses treilles,
N'ont point leurs pareilles
Ses clochers jadis
Se comptaient par dix.
Là, plus d'une pinte
Est sculptée ou peinte;
Là, plus d'un portail
S'ouvre en éventail.
Dijon, Moult
te tarde !
Et mon luth camard
Chante la moutarde
Et ton Jacquemard !
J'aime
Dijon comme l'enfant, la nourrice dont il a sucé le lait, comme
le poète, la jouvencelle qui a initié son cur. - Enfance
et poésie ! Que l'une est éphémère et que l'autre est trompeuse
! L'enfance est un papillon qui se hâte de brûler ses blanches
ailes aux flammes de la jeunesse, et la poésie est semblable à
l'amandier : ses fleurs sont parfumées et ses fruits sont amers.
J'étais un jour assis à l'écart dans le jardin
de l'Arquebuse, - ainsi nommé de l'arme qui, autrefois,
y signala si souvent l'adresse des chevaliers du papegai. Immobile
sur un banc, on eût pu me comparer à la statue du bastion Bazire.
Ce chef-d'uvre du figuriste Sevallée et du peintre Guillot
représentait un abbé assis et lisant. Rien ne manquait à son costume.
De loin, on le prenait pour un personnage; de près, on voyait
que c'était un plâtre.
La toux d'un promeneur dissipa l'essaim de mes
rêves. C'était un pauvre diable dont l'extérieur n'annonçait que
misères et souffrances. J'avais déjà remarqué dans le même jardin
sa redingote râpée qui se boutonnait jusqu'au menton, son feutre
déformé que jamais brosse n'avait brossé, ses cheveux longs comme
un saule, et peignés comme des broussailles, ses mains décharnées,
pareilles à des ossuaires, sa physionomie narquoise, chafouine
et maladive qu'effilait une barbe nazaréenne; et mes conjectures
l'avaient charitablement rangé parmi ces artistes au petit pied,
joueurs de violon et peintres de portraits, qu'une faim irrassasiable
et une soif inextinguible condamnent à courir le monde sur la
trace du Juif-errant.
Nous étions maintenant deux sur le banc. Mon voisin
feuilletait un livre des pages duquel s'échappa à son insu une
fleur desséchée. Je la recueillis pour la lui rendre. L'inconnu,
me saluant, la porta à ses lèvres flétries, et la replaça dans
le livre mystérieux.
« Cette fleur, me hasardai-je à lui dire,
est sans doute le symbole de quelque doux amour enseveli ? Hélas
! Nous avons tous dans le passé un jour qui nous désenchante l'avenir
!
- Vous êtes poète ! me répondit-il en souriant.
»
Le fil de la conversation était noué. Maintenant,
sur quelle bobine allait-il s'envider ?
« Poète, si c'est d'être poète que d'avoir
cherché l'art !
- Vous avez cherché l'art ! Et l'avez-vous trouvé
?
- Plût au ciel que l'art ne fût pas une chimère
!
- Une chimère ! ... Et moi aussi je l'ai cherché
! » s'écria-t-il avec l'enthousiasme du génie, et l'emphase
du triomphe.
Je le priai de m'apprendre à quel lunetier il devait
sa découverte, l'art ayant été pour moi ce qu'est une aiguille
dans une meule de foin...
« J'avais résolu, dit-il, de chercher l'art
comme au moyen âge les rose-croix cherchèrent la pierre philosophale;
- l'art, cette pierre philosophale du XIXe siècle !
« Une question exerça d'abord ma scolastique.
Je me demandai : Qu'est-ce que l'art ? - L'art est la science
du poète. - Définition aussi limpide qu'un diamant de la plus
belle eau.
« Mais quels sont les éléments de l'art ?
- Seconde question à laquelle j'hésitai pendant plusieurs mois
de répondre. - Un soir qu'à la fumée d'une lampe, je fossoyais
le poudreux charnier d'un bouquiniste, j'y déterrai un petit livre
en langue baroque et inintelligible, dont le titre s'armoriait
d'un amphistère déroulant sur une banderole ces deux mots : Gott
- Liebe. Quelques sous payèrent ce trésor. J'escaladai ma
mansarde, et là, comme l'épelais curieusement le livre énigmatique,
devant la fenêtre baignée d'un clair de lune, soudain il me sembla
que le doigt de Dieu effleurait le clavier de l'orgue universel.
Ainsi les phalènes bourdonnantes se dégagent du sein des fleurs
qui pâment leurs lèvres aux baisers de la nuit. J'enjambai la
fenêtre, et je regardai en bas. O surprise ! Rêvais-je ! Une terrasse
que je n'avais pas soupçonnée aux suaves émanations de ses orangers,
une jeune fille, vêtue de blanc, qui jouait de la harpe, un vieillard,
vêtu de noir, qui priait à genoux ! - Le livre me tomba de la
main.
» Je descendis chez les locataires de la
terrasse. Le vieillard était un ministre de la religion réformée
qui avait échangé la froide patrie de sa Thuringe contre le tiède
exil de notre Bourgogne. La musicienne était son unique enfant,
blonde et frêle beauté de dix-sept ans qu'effeuillait un mal de
langueur; et le livre par moi réclamé était un eucologue allemand
à l'usage des églises du rite luthérien, et aux armes d'un prince
de la maison d'Anhalt-Coëthen.
» Ah ! monsieur, ne remuons pas une cendre
encore inassoupie ! Elisabeth n'est plus qu'une Béatrix à la robe
azurée. Elle est morte, monsieur, morte ! et voici l'eucologe
où elle épanchait sa timide prière, la rose où elle a exhalé son
âme innocente. - Fleur desséchée en bouton comme elle ! - Livre
fermé comme le livre de sa destinée ! - Reliques bénies qu'elle
ne méconnaîtra pas dans l'éternité, aux larmes dont elles seront
trempées, quand la trompette de l'archange ayant rompu la pierre
de mon tombeau, je m'élancerai par delà tous les mondes jusqu'à
la vierge adorée pour m'asseoir enfin près d'elle sous les regards
de Dieu ! ...
- Et l'art ? lui demandai-je. »
- Ce qui dans l'art est sentiment était
ma douloureuse conquête. J'avais aimé, j'avais prié. Gott -
Liebe, Dieu et Amour ! - Mais ce qui dans l'art est idée
leurrait encore ma curiosité. Je crus que je trouverais le complément
de l'art dans la nature; j'étudiai donc la nature.
» Je sortais le matin de ma demeure et je
n'y rentrais que le soir. - Tantôt, accoudé sur le parapet d'un
bastion en ruines, j'aimais, pendant de longues heures, à respirer
le parfum sauvage et pénétrant du violier qui mouchète de ses
bouquets d'or la robe de lierre de la féodale et caduque citadelle
de Louis
XI ; à voir s'accidenter le paysage tranquille d'un
coup de vent, d'un rayon de soleil ou d'une ondée de pluie, le
bec-figue et les oisillons des haies se jouer dans la pépinière
éparpillée d'ombres et de clartés, les grives accourues de la
montagne, vendanger la vigne assez haute et touffue pour cacher
le cerf de la fable, les corbeaux s'abattre de tous les points
du ciel, en bandes fatiguées, sur la carcasse d'un cheval abandonné
par le pialey
dans quelque bas-fond verdoyant; à écouter les lavandières qui
faisaient retentir leur rouillot joyeux au bord de Suzon
et l'enfant qui chantait une mélodie plaintive en tournant sous
la muraille la roue du cordier. - Tantôt je frayais à mes rêveries
un sentier de mousse et de rosée, de silence et de quiétude, loin
de la ville. Que de fois j'ai ravi leurs quenouilles de fruits
rouges et acides aux halliers mal hantés de la fontaine de Jouvence
et de l'hermitage de Notre-Dame-d'Etang, la fontaine des esprits
et des fées, l'hermitage
du diable ! Que de fois j'ai ramassé le buccin pétrifié,
et le corail fossile sur les hauteurs pierreuses de Saint-Joseph,
ravinées par l'orage ! Que de fois j'ai pêché l'écrevisse dans
les gués échevelés des Tilles,
parmi les cressons qui abritent la salamandre glacée, et parmi
les nénuphars dont bâillent les fleurs indolentes ! Que de fois
j'ai épié la couleuvre sur les plages embourbées de Saulons, qui
n'entendent que le cri monotone de la foulque, et le gémissement
funèbre du grèbe ! Que de fois j'ai étoilé d'une bougie les grottes
souterraines d'Asnières où la stalactite distille avec lenteur
l'éternelle goutte d'eau du clepsydre des siècles ! Que de fois
j'ai hurlé de la corne sur les rocs perpendiculaires de Chèvre-Morte,
la diligence gravissant péniblement le chemin à trois cents pieds
au-dessous de mon trône de brouillards ! Et les nuits même, les
nuits d'été, balsamiques et diaphanes, que de fois j'ai gigué
comme un lycanthrope autour d'un feu allumé dans le val herbu
et désert, jusqu'à ce que les premiers coups de cognée du bûcheron
ébranlassent les chênes ! ? Ah ! monsieur, combien la solitude
a d'attraits pour le poète ! J'aurais été heureux de vivre dans
les bois, et de ne faire pas plus de bruit que l'oiseau qui se
désaltère à la source, que l'abeille qui picore à l'aubépine et
que le gland dont la chute crève la feuillée ! ...
- Et l'art ? lui demandai-je.
- Patience ! - l'art était encore dans les limbes.
J'avais étudié le spectacle de la nature; j'étudiai les monuments
des hommes.
» Dijon n'a pas toujours purifié ses heures
oisives aux concerts de ses philarmoniques enfants. Il a endossé
le haubert, - coiffé le morion, - brandi la pertuisane, - dégaîné
l'épée, - amorcé l'arquebuse, - braqué le canon sur ses remparts,
- couru les champs, tambour battant et enseignes déchirées, -
et, comme le ménestrel, gris de la barbe, qui emboucha la trompette
avant de racler du rebec, il aurait de merveilleuses histoires
de guerre à vous raconter; ou plutôt, - ses bastions croulants
qui encaissent dans une terre mêlée de débris les racines feuilleuses
de ses marronniers d'Inde, - et son château démantelé dont le
pont tremble sous le pas éreinté de la jument du gendarme regagnant
la caserne, - tout atteste deux Dijon, - un Dijon d'aujourd'hui,
un Dijon d'autrefois.
» J'eus bientôt déblayé le Dijon des XIVe
et XVe siècles, autour duquel courait une branle de dix-huit tours,
de huit portes et de quatre poternes ou portelles, - le
Dijon de Philippe le Hardi, de jean sans Peur, de Philippe le
Bon, de Charles le Téméraire, - avec ses maisons de torchis, à
pignons pointus comme le bonnet d'un fou, à façades barrées de
croix de Saint-André; avec ses hôtels embastillés, à étroites
barbacanes, à doubles guichets, à préaux pavés de hallebardes;
- avec ses églises, sa sainte chapelle, ses abbayes, ses monastères,
qui faisaient des processions de clochers, de flèches, d'aiguilles,
déployant pour bannières leurs vitraux d'or et d'azur, promenant
leurs reliques miraculeuses, s'agenouillant aux cryptes sombres
de leurs martyrs, ou au reposoir fleuri de leurs jardins; - avec
son torrent de Suzon dont le cours, chargé de poncels de bois
et de moulins à farine, séparait l'abbé territoire de l'abbé de
Saint-Bénigne du territoire de l'abbé de Saint-Etienne, comme
un huissier au parlement jetait sa verge et son holà entre deux
plaideurs bouffis de colère.
- Et enfin avec ses faubourgs populeux dont l'un, celui de Saint-Nicolas,
étalait ses douze rues au soleil ni plus ni moins qu'une grasse
truie en gésine ses douze mamelles. - J'avais galvanisé un cadavre
et ce cadavre s'était levé.
» Dijon se lève; il se lève, il marche, il
court ! - trente dindelles carillonnent dans un ciel bleu
d'outremer, comme en peignait le vieil Albert Dürer. La foule
se presse aux hôtelleries de la rue Bouchepot, aux étuves de la
porte aux Chanoines, au mail de la rue Saint-Guillaume, au change
de la rue Notre-Dame, aux fabriques d'armes de la rue des Forges,
à la fontaine de la place des Cordeliers, au four banal de la
rue de Bèze, aux halles de la place Champeaux, au gibet de la
place Morimont; - bourgeois, nobles, vilains, soudrllles, prêtres,
moines, clercs, marchands, varlets, juifs, Lombards, pèlerins,
ménestrels, officiers du Parlement et de la Chambre des comptes,
officiers des gabelles, officiers de la monnaie, officiers de
la gruerie, officiers de la maison du duc; - qui clament, qui
sifflent, qui chantent, qui geignent, qui prient, qui maugréent;
- dans des basternes, dans des litières, à cheval, sur des mules,
sur la haquenée de saint François. - Et comment douter de cette
résurrection ? Voici flotter aux vents l'étendard de soie, moitié
vert, moitié jaune, broché des armoiries de la ville, qui sont
de gueules au pampre d'or feuillé de sinople.
» Mais quelle est cette cavalcade - c'est
le duc qui va s'ébattre à la chasse. Déjà la duchesse l'a précédé
au château de Rouvres. - Le magnifique équipage et le nombreux
cortège ! - Monseigneur le duc éperonne un gris-pommelé qui frissonne
à l'air vif et piquant du matin. Derrière lui caracolent et se
pavanent les Riches de Châlons, les Nobles de Vienne,
les Preux de Vergy, les Fiers de Neufchâtel, les
Bons barons de Beaufremont. - Et ces deux personnages qui
chevauchent à la queue de la file ? Le plus jeune que distinguent
son juste-au-corps de velours sang-de-boeuf, et sa marotte grelottante,
s'égosille de rire; le plus vieux, accoutré d'une cape de drap
noir sous laquelle il retrait un volumineux psautier, baisse la
tête d'un air confus : l'un est le Roi des Ribauds, et l'autre,
le chapelain
du duc. Le fou propose au sage des questions que celui-ci
ne peut résoudre; et tandis que le populaire crie : « Noël
! » - que les palefrois hennissent, - que les limiers aboient
- , que les cors fanfarent, - eux, - la bride sur le cou de leurs
montures à l'amble, - devisent familièrement de la sage dame Judith,
et du preud'homme Machabée.
» Cependant un héraut sonne de la buccine
sur la tour du logis du duc. Il signale dans la plaine les chasseurs
lançant leurs faucons. - Le temps est pluvieux. Une brume grisâtre
lui dérobe au loin l'abbaye de Cîteaux qui baigne ses bois dans
les marécages; mais un rayon de soleil lui montre, - plus rapprochés
et plus distincts. - le château de Talant, dont les terrasses
et les plates-formes se crénèlent dans la nue. - les manoirs du
sire de Ventoux et du seigneur de Fontaine, dont les girouettes
percent des massifs de verdure. - le monastère de Saint-Maur,
dont les colombiers s'aiguisent au milieu d'une volée de pigeons.
- la léproserie de Saint-Apollinaire qui n'a qu'une porte et n'a
point de fenêtres. - la chapelle de Saint-Jacques de Trimolois,
qu'on dirait un pèlerin cousu de coquilles; - et sous les murs
de Dijon, au-delà des meix de l'abbaye de Saint-Bénigne, le cloître
de la Chartreuse, blanc comme le froc des disciples de saint Bruno.
» La Chartreuse de Dijon ! le Saint-Denis
des ducs
de Bourgogne ! Ah ! pourquoi faut-il que les enfants
soient jaloux des chefs-d'uvre de leurs pères ! - Allez
maintenant où fut la Chartreuse, vos pas y heurteront sous l'herbe
des pierres qui ont été des clefs de voûtes, des tabernacles d'autels,
des chevets de tombeaux, des dalles d'oratoires; - des pierres
où l'encens a fumé, où la cire a brûlé, où l'orgue a murmuré,
où les ducs vivants ont fléchi le genou, où les ducs morts ont
posé le front. - O néant de la grandeur et de la gloire ! on plante
des calebasses dans la cendre de Philippe le Bon ! - Plus rien
de la Chartreuse ! - Je me trompe. - Le portail de l'église et
la tourelle du clocher sont debout. La tourelle élancée et légère,
une touffe de giroflée sur l'oreille, ressemble à un jouvenceau
qui mène en laisse un lévrier; le portail martelé serait encore
un joyau à pendre au cou d'une cathédrale. Il y a outre cela,
dans le préau du cloître. - un piédestal gigantesque dont la croix
est absente, et autour duquel sont nichées six statues de prophètes.
- admirables de désolation... - Et que pleurent-ils ? Ils pleurent
la croix que les anges ont reportée dans le ciel.
» Le sort de la Chartreuse a été celui de
la plupart des monuments qui embellissaient Dijon à l'époque de
la réunion du duché au domaine royal. Cette ville n'est plus que
l'ombre d'elle-même. Louis XI l'avait découronnée de sa puissance,
la Révolution l'a décapitée de ses clochers. Il ne lui reste plus
que trois églises, de sept églises, d'une sainte
chapelle, de deux abbayes et d'une douzaine de monastères.
Trois de ses portes sont bouchées, ses poternes ont été démolies,
ses faubourgs ont été rasés, son torrent de Suzon s'est précipité
aux égouts, sa population a secoué ses feuilles, et sa noblesse
est tombée en quenouille. - Hélas ! On voit bien que le duc Charles
et sa chevalerie partis. - il y aura bientôt quatre
siècles. - pour la bataille, n'en sont pas revenus.
» Et moi, j'errais parmi ces ruines comme
l'antiquaire qui cherche des médailles romaines dans les sillons
d'un castrum, après une grosse pluie d'orage. Dijon expiré,
conserve encore quelque chose de ce qu'il fut, semblable à ces
riches Gaulois qu'on ensevelissait une pièce d'or dans la bouche,
et une autre dans la main droite.
- Et l'art ! lui demandai-je. - J'étais un jour
occupé devant l'église Notre-Dame à considérer Jacquemart, sa
femme et son enfant, qui martelaient midi. - L'exactitude, la
pesanteur, le flegme de Jacquemart seraient le certificat de son
origine flamande, quand même on ignorerait qu'il dispensait les
heures aux bons bourgeois de Courtray, lors du sac de cette ville
en 1383. Gargantua escamota les cloches de Paris, Philippe le
Hardi l'horloge de Courtray; chaque prince à sa taille. - Un éclat
de rire se fit entendre là-haut et j'aperçus dans un angle du
gothique édifice, une de ces monstrueuses figures, que les sculpteurs
du Moyen Age ont attachées par les épaules aux gouttières des
cathédrales, une atroce figure de damné qui, en proie aux souffrances,
tirait la langue, grinçait des dents, et se tordait les mains.
- C'était elle qui avait ri.
- Vous aviez un fétu dans l'il ! m'écriai-je.
- Ni fétu dans l'il, ni coton dans l'oreille.
- La figure de pierre avait ri. - ri d'un rire grimaçant, effroyable,
infernal, mais - sarcastique, incisif, pittoresque. »
J'eus honte à part moi d'avoir eu si longtemps
affaire à un monomane. Cependant, j'encourageai d'un sourire le
rose-croix de l'art à poursuivre sa drolatique histoire.
« Cette aventure, continua-t-il, me donna
à réfléchir. - Je réfléchis que, puisque Dieu et l'amour étaient
la première condition de l'art, ce qui dans l'art est sentiment.
- Satan pourrait bien être la seconde de ces conditions, ce qui
dans l'art est idée. - N'est-ce pas le diable qui a bâti
la cathédrale de Cologne ?
» Me voilà en quête du diable. Je blémis
sur les livres magiques de Cornelius Agrippa, et j'égorge la poule
noire du maître d'école, mon voisin. - Pas plus de diable qu'au
bout du rosaire d'une dévote ! - Néanmoins, il existe; - saint
Augustin en a, de sa plume, légalisé le signalement : Daemones
sunt genere animalia, ingenio rationabilia, animo passiva, corpore
aerea, tempore aeterna. Cela est positif. Le diable existe.
Il pérore à la Chambre, il plaide au Palais, il agiote à la Bourse.
On le grave en vignettes, on le broche en romans, on l'habille
en drames. On le voit partout comme je vous vois. C'est pour lui
épiler mieux la barbe, que les miroirs de poche ont été inventés.
Polichinelle a manqué son ennemi et le nôtre. Oh ! que ne l'a-t-il
assommé d'un coup de bâton sur la nuque !
» Je bus l'élixir de Paracelse, le soir,
avant de me coucher. J'eus la colique. Nulle part le diable en
cornes et en queue.
» Encore un désappointement : - L'orage,
cette nuit-là, mouillait jusqu'aux os la vieille cité accroupie
dans le sommeil. Comme je rôdais à tâtons, n'y voyant goutte,
dans les anfractuosités intérieures de l'église Notre-Dame, c'est
ce que vous expliquera un sacrilège. Il n'y a pas de serrure dont
le crime n'ait la clef. Ayez pitié de moi ! j'avais besoin d'une
hostie et d'une relique. - Une clarté piqua les ténèbres. Plusieurs
autres se montrèrent successivement, de sorte que je distinguai
bientôt quelqu'un dont la main affûtée d'un long allumoir distribuait
la flamme aux chandeliers du maître-autel. C'était Jacquemart,
qui, non moins imperturbable que de coutume sous sa caule
de fer rapiécée, acheva sa besogne sans paraître s'inquiéter ni
même s'apercevoir de la présence d'un témoin profane. Jacqueline,
agenouillée aux degrés, gardait une immobilité parfaite, la pluie
découlant de sa jupe de plomb atournée à la mode brabançonne,
de sa gorgerette de tôle tuyautée comme une dentelle de Bruges,
de son visage de bois verni comme les joues d'une poupée de Nuremberg.
Je lui bégayais une humble question sur le diable et sur l'art,
quand le bras de la Maritorne se débanda avec la précipitation
soudaine et brutale d'un ressort, et au bruit cent fois répercuté
du lourd marteau qu'elle serrait du poing, la foule des abbés,
des chevaliers, des bienfaiteurs qui peuplent de leurs gothiques
momies les caveaux gothiques de l'église, afflua processionnellement
autour de l'autel éblouissant des splendeurs vives et ailées de
la crèche de Noël. La vierge
noire, la vierge des temps barbares, haute d'une coudée,
à la tremblante couronne de fil d'or, à la robe raide d'empois
et de perle, la vierge miraculeuse devant qui grésille une lampe
d'argent, sauta en bas de sa chaire, et courut sur les dalles
de la vitesse d'un toton. Elle s'avançait des nefs profondes,
à bonds gracieux et inégaux, accompagnée d'un petit saint
Jean de cire et de laine qu'embrasa une étincelle, et qui se fondit
bleu et rouge. Jacqueline s'était armée de ciseaux pour tondre
l'occiput de son enfançon emmaillotté, un cierge éclaira au loin
la chapelle du baptistère, et alors...
- Et alors ?
- Et alors le soleil qui luisait sur un pertuis,
les moineaux qui becquetaient mes vitres, et les cloches qui marmonnaient
une antienne dans la nue, m'éveillèrent. J'avais fait un rêve.
- Et le diable ?
- Il n'existe pas. - Et l'art ?
- Il existe.
- Mais où donc ?
- Au sein de Dieu ! » Et son oeil où germait
une larme, sondait le ciel. - « Nous ne sommes, nous, monsieur,
que les copistes du Créateur. La plus magnifique, la plus triomphante,
la plus glorieuse de nos uvres éphémères n'est jamais que
l'indigne contrefaçon, que le rayonnement éteint de la moindre
de ses uvres immortelles. Toute originalité est un aiglon
qui ne brise la coquille de son neuf que dans les aires sublimes
et foudroyantes du Sinaï. - Oui, monsieur, j'ai longtemps cherché
l'art absolu ! O délire ! ô folie ! Regardez ce front ridé par
la couronne de fer du malheur ! Trente ans ! et l'arcane que j'ai
sollicité de tant de veilles opiniâtres, à qui j'ai immolé jeunesse,
amour, plaisir, fortune, l'arcane gît, inerte et insensible comme
le vil caillou, dans la cendre de mes illusions ! Le néant ne
vivifie point le néant ! »
Il se levait. Je lui témoignai ma commisération
par un soupir hypocrite et banal.
- « Ce manuscrit, ajouta-t-il, vous dira
combien d'instruments ont essayés mes lèvres avant d'arriver à
celui qui rend la note pure et expressive, combien de pinceaux
j'ai usés sur la toile avant d'y voir naître la vague aurore du
clair-obscur. Là sont consignés divers procédés, nouveaux peut-être,
d'harmonie et de couleur, seul résultat et seule récompense qu'aient
obtenus mes élucubrations. Lisez-le; vous me le rendrez demain.
Six heures sonnent à la cathédrale; elles chassent le soleil qui
s'esquive le long de ces lilas. Je vais m'enfermer pour écrire
mon testament. Bonsoir.
- Monsieur ! »
Bah ! il était loin. Je demeurai aussi coi et penaud
qu'un président à qui son greffier aurait pris une puce chevauchant
sur le nez. Le manuscrit était intitulé
GASPARD DE LA NUIT. Fantaisies à la manière de Rembrandt
et de Callot.
Le lendemain était un samedi. Personne à l'Arquebuse;
quelques juifs qui festoyaient le jour du Sabbat. Je courus par
la ville m'informant de M. Gaspard de la Nuit à chaque passant.
Les uns me répondaient : - « Oh ! vous plaisantez ! »
- Les autres : - « Eh qu'il vous torde le cou ! »
Et tout aussitôt me plantaient là. J'abordai un vigneron de la
rue Saint-Felebar, nabot et bossu, qui se carrait sur sa porte
en riant de mon embarras.
- « Connaissez-vous M. Gaspard de la Nuit
?
- Que lui voulez-vous, à ce garçon-là ?
- Je veux lui rendre un livre qu'il m'a prêté.
- Un grimoire !
- Comment ! un grimoire ! ... Enseignez-moi, je
vous prie, son domicile.
- Là-bas, où pend ce pied-de-biche.
- Mais cette maison... vous m'adressez à M. le
curé.
- C'est que je viens de voir entrer chez lui la
grande brune qui blanchit ses aubes et ses rabats.
- Qu'est-ce que cela signifie ?
- Cela signifie que M. Gaspard de la Nuit s'attife
quelquefois en jeune et jolie fille pour tenter de dévots personnages.
- témoin son aventure avec saint Antoine, mon patron.
- Faites-moi grâce de vos malignités, et dites-moi
où est M. Gaspard de la Nuit.
- Il est en enfer, supposé qu'il ne soit pas ailleurs.
- Ah ! je m'avise enfin de comprendre ! Quoi !
Gaspard de la Nuit serait ?...
- Eh ! oui... le diable !
- Merci, mon brave ! ... Si Gaspard de la Nuit
est en enfer, qu'il y rôtisse. J'imprime son livre. »
LOUIS BERTRAND.
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