I
Remontons, s'il vous plaît, à treize mois en arrière, au
commencement de la question, et qu'il me soit permis, dans cette appréciation, de
parler souvent en mon nom personnel. Ce Je, accusé justement d'impertinence dans
beaucoup de cas, implique cependant une grande modestie; il enferme l'écrivain dans les
limites les plus strictes de la sincérité. En réduisant sa tâche, il la rend plus
facile. Enfin, il n'est pas nécessaire d'être un probabiliste bien consommé pour
acquérir la certitude que cette sincérité trouvera des amis parmi les lecteurs
impartiaux ; il y a évidemment quelques chances pour que le critique ingénu, en ne
racontant que ses propres impressions, raconte aussi celles de quelques partisans
inconnus.
Donc, il y a treize mois, ce fut une grande rumeur dans Paris.
Un compositeur allemand, qui avait vécu longtemps chez nous, à notre
insu, pauvre, inconnu, par de misérables besognes, mais que, depuis
quinze ans déjà, le public allemand célébrait comme un homme de génie,
revenait dans la ville, jadis témoin de ses jeunes misères, soumettre
ses uvres à notre jugement. Paris avait jusque-là peu entendu
parler de Wagner ; on savait vaguement qu'au-delà du Rhin s'agitait
la question d'une réforme dans le drame lyrique, et que Liszt avait
adopté avec ardeur les opinions du réformateur. M. Fétis avait lancé
contre lui une espèce de réquisitoire, et les personnes curieuses
de feuilleter les numéros de la Revue et Gazette musicale de Paris
pourront vérifier une fois de plus que les écrivains qui se vantent
de professer les opinions les plus sages, les plus classiques, ne
se piquent guère de sagesse ni de mesure, ni même de vulgaire politesse,
dans la critique des opinions qui leur sont contraires. Les articles
de M. Fétis ne sont guère qu'une diatribe affligeante ; mais l'exaspération
du vieux dilettantiste servait seulement à prouver l'importance des
uvres qu'il vouait à l'anathème et au ridicule. D'ailleurs,
depuis treize mois, pendant lesquels la curiosité publique ne s'est
pas ralentie, Richard Wagner a essuyé bien d'autres injures. Il y
a quelques années, au retour d'un voyage en Allemagne, Théophile Gautier,
très ému par une représentation de Tannhäuser, avait cependant,
dans le Moniteur, traduit ses impressions avec cette certitude
plastique qui donne un charme irrésistible à tous ses écrits. Mais
ces documents divers, tombant à de lointains intervalles, avaient
glissé sur l'esprit de la foule.
Aussitôt que les affiches annoncèrent que Richard Wagner ferait
entendre dans la salle des Italiens des fragments de ses compositions, un fait amusant se
produisit, que nous avons déjà vu, et qui prouve le besoin instinctif, précipité, des
Français, de prendre sur toute chose leur parti avant d'avoir délibéré ou examiné.
Les uns annoncèrent des merveilles, et les autres se mirent à dénigrer à outrance des
uvres qu'ils n'avaient pas encore entendues. Encore aujourd'hui dure cette situation
bouffonne, et l'on peut dire que jamais sujet inconnu ne fut tant discuté. Bref, les
concerts de Wagner s'annonçaient comme une véritable bataille de doctrines, comme une de
ces solennelles crises de l'art, une de ces mêlées où critiques, artistes et public ont
coutume de jeter confusément toutes leurs passions ; crises heureuses qui dénotent la
santé et la richesse dans la vie intellectuelle d'une nation, et que nous avions, pour
ainsi dire, désapprises depuis les grands jours de Victor Hugo. J'emprunte les lignes
suivantes au feuilleton de M.
Berlioz (9 février 1860). « Le foyer du Théâtre-Italien était curieux à observer
le soir du premier concert. C'étaient des fureurs, des cris, des discussions qui
semblaient toujours sur le point de dégénérer en voies de fait. » Sans la présence du
souverain, le même scandale aurait pu se produire, il y a quelques jours, à l'Opéra,
surtout avec un public plus vrai. Je me souviens d'avoir vu, à la fin d'une des
répétitions générales, un des critiques parisiens accrédités, planté
prétentieusement devant le bureau du contrôle, faisant face à la foule au point d'en
gêner l'issue, et s'exerçant à rire comme un maniaque, comme un de ces infortunés qui,
dans les maisons de santé, sont appelés des agités. Ce pauvre homme, croyant son
visage connu de toute la foule, avait l'air de dire : « Voyez comme je ris, moi, le
célèbre S... ! Ainsi ayez soin de conformer votre jugement au mien. » Dans le
feuilleton auquel je faisais tout à l'heure allusion, M. Berlioz, qui montra cependant
beaucoup moins de chaleur qu'on aurait pu en attendre de sa part, ajoutait : «Ce qui se
débite alors de non-sens, d'absurdités et même de mensonges est vraiment prodigieux, et
prouve avec évidence que, chez nous au moins, lorsqu'il s'agit d'apprécier une musique
différente de celle qui court les rues, la passion, le parti pris prennent seuls la
parole et empêchent le bon sens et le bon goût de parler.»
Wagner avait été audacieux : le programme de son concert ne comprenait
ni solos d'instruments, ni chansons, ni aucune des exhibitions si chères à un public
amoureux des virtuoses et de leurs tours de force. Rien que des morceaux d'ensemble,
churs ou symphonies. La lutte fut violente, il est vrai ; mais le public, étant
abandonné à lui-même, prit feu à quelques-uns de ces irrésistibles morceaux dont la
pensée était pour lui plus nettement exprimée, et la musique de Wagner triompha
par sa propre force. L'ouverture de Tannhäuser, la marche pompeuse du deuxième
acte, l'ouverture de Lohengrin particulièrement, la musique de noces et
l'épithalame furent magnifiquement acclamés. Beaucoup de choses restaient obscures
sans doute, mais les esprits impartiaux se disaient:« Puisque ces compositions sont
faites pour la scène, il faut attendre ; les choses non suffisamment définies seront
expliquées par la plastique.» En attendant, il restait avéré que, comme symphoniste,
comme artiste traduisant par les mille combinaisons du son les tumultes de l'âme humaine,
Richard Wagner était à la hauteur de ce qu'il y a de plus élevé, aussi grand, certes,
que les plus grands.
J'ai souvent entendu dire que la musique ne pouvait pas se vanter de
traduire quoi que ce soit avec certitude, comme fait la parole ou la peinture. Cela est
vrai dans une certaine proportion, mais n'est pas tout à fait vrai. Elle traduit à sa
manière, et par les moyens qui lui sont propres. Dans la musique, comme dans la peinture
et même dans la parole écrite, qui est cependant le plus positif des arts, il y a
toujours une lacune complétée par l'imagination de l'auditeur.
Ce sont sans doute ces considérations qui ont poussé Wagner à
considérer l'art dramatique, c'est-à-dire la réunion, la coïncidence de
plusieurs arts, comme l'art par excellence, le plus synthétique et le plus parfait. Or,
si nous écartons un instant le secours de la plastique, du décor, de l'incorporation des
types rêvés dans des comédiens vivants, et même de la parole chantée, il reste encore
incontestable que plus la musique est éloquente, plus la suggestion est rapide et juste,
et plus il y a de chances pour que les hommes sensibles conçoivent des idées en rapport
avec celles qui inspiraient l'artiste. Je prends tout de suite un exemple, la fameuse
ouverture de Lohengrin, dont M. Berlioz a écrit un magnifique éloge en style
technique ; mais je veux me contenter ici d'en vérifier la valeur par les suggestions
qu'elle procure. Je lis dans le programme distribué à cette époque au Théâtre-Italien
:
«Dès les premières mesures, l'âme du pieux solitaire qui attend le
vase sacré plonge dans les espaces infinis. Il voit se former peu à peu une
apparition étrange qui prend un corps, une figure. ( cette apparition se précise
davantage et la troupe miraculeuse des anges, portant au milieu d'eux la coupe
sacrée, passe devant lui. Le saint cortège approche ; le cur de l'élu de Dieu
s'exalte peu à peu ; il s'élargit, il se dilate ; d'ineffables aspirations s'éveillent
en lui ; il cède à une béatitude croissante, en se trouvant toujours rapproché
de la lumineuse apparition, et quand enfin le Saint-Graal lui-même apparaît au
milieu du cortège sacré, il s'abîme dans une adoration extatique, comme si le monde
entier eût soudainement disparu.
«Cependant le Saint-Graal répand ses bénédictions sur le saint en
prière et le consacre son chevalier. Puis les flammes brûlantes adoucissent
progressivement leur éclat ; dans sa sainte allégresse, la troupe des anges,
souriant à la terre qu'elle abandonne, regagne les célestes hauteurs. Elle a laissé le
Saint-Graal à la garde des hommes purs, dans le cur desquels la divine liqueur
s'est répandue, et l'auguste troupe s'évanouit dans les profondeurs de l'espace,
de la même manière qu'elle en était sortie.»
Le lecteur comprendra tout à l'heure pourquoi je souligne ces passages.
Je prends maintenant le livre de Liszt, et je l'ouvre à la page où l'imagination de
l'illustre pianiste (qui est un artiste et un philosophe) traduit à sa manière le même
morceau :
«Cette introduction renferme et révèle l'élément
mystique, toujours présent et toujours caché dans la pièce...
Pour nous apprendre l'inénarrable puissance de ce secret, Wagner
nous montre d'abord la beauté ineffable du sanctuaire, habité
par un Dieu qui venge les opprimés et ne demande qu'amour et
foi à ses fidèles. Il nous initie au Saint-Graal ; il fait miroiter
à nos yeux le temple de bois incorruptible, aux murs odorants, aux
portes d'or, aux solives d'asbeste, aux colonnes
d'opale, aux parois de cyrnophane, dont les splendides
portiques ne sont approchés que de ceux qui ont le cur élevé
et les mains pures. Il ne nous le fait point apercevoir dans son
imposante et réelle structure, mais, comme ménageant nos faibles
sens, il nous le montre d'abord reflété dans quelque onde azurée
ou reproduit par quelque nuage irisé.
«C'est au commencement une large nappe dormante de mélodie, un
éther vaporeux qui s'étend, pour que le tableau sacré s'y dessine à nos yeux
profanes ; effet exclusivement confié aux violons, divisés en huit pupitres différents,
qui, après plusieurs mesures de sons harmoniques, continuent dans les plus hautes notes
de leurs registres. Le motif est ensuite repris par les instruments à vent les plus doux;
les cors et les bassons, en s'y joignant, préparent l'entrée des trompettes et des
trombones, qui répètent la mélodie pour la quatrième fois, avec un éclat
éblouissant de coloris, comme si dans cet instant unique l'édifice saint avait
brillé devant nos regards aveuglés, dans toute sa magnificence lumineuse et
radiante. Mais le vif étincellement, amené. par degrés à cette
intensité de rayonnement solaire, s'éteint avec rapidité, comme une lueur
céleste. La transparente vapeur des nuits se referme, la vision disparaît peu
à peu dans le même encens diapré au milieu duquel elle est apparue, et le
morceau se termine par les premières six mesures, devenues plus éthérées encore.
Son caractère d'idéale mysticité est surtout rendu sensible par le pianissimo
toujours conservé dans l'orchestre, et qu'interrompt à peine le court moment où les
cuivres font resplendir les merveilleuses lignes du seul motif de cette
introduction. Telle elle est l'image qui, à l'audition de ce sublime adagio, se
présente d'abord à nos sens émus. »
M'est-il permis à moi-même de raconter, de rendre avec des paroles la
traduction inévitable que mon imagination fit du même morceau, lorsque je l'entendis
pour la première fois, les yeux fermés, et que je me sentis pour ainsi dire enlevé de
terre ? Je n'oserais certes pas parler avec complaisance de mes rêveries, s'il
n'était pas utile de les joindre ici aux rêveries précédentes. Le lecteur sait
quel but nous poursuivons : démontrer que la véritable musique suggère des idées
analogues dans des cerveaux différents. D'ailleurs, il ne serait pas ridicule ici de
raisonner a priori, sans analyse et sans comparaisons ; car ce qui serait vraiment
surprenant, c'est que le son ne pût pas suggérer la couleur, que les couleurs
ne pussent pas donner l'idée d'une mélodie, et que le son et la couleur fussent
impropres à traduire des idées ; les choses s'étant toujours exprimées par une
analogie réciproque, depuis le jour où Dieu a proféré le monde comme une complexe et
indivisible totalité.
La nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers ?
Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
Je poursuis donc. Je me souviens que, dès les premières mesures, je
subis une de ces impressions heureuses que presque tous les hommes imaginatifs ont
connues, par le rêve, dans le sommeil. Je me sentis délivré des liens de la
pesanteur, et je retrouvai par le souvenir l'extraordinaire volupté qui
circule dans les lieux hauts (notons en passant que je ne connaissais pas le
programme cité tout à l'heure). Ensuite je me peignis involontairement l'état
délicieux d'un homme en proie à une grande rêverie dans une solitude absolue, mais une
solitude avec un immense horizon et une large lumière diffuse ; l'immensité
sans autre décor qu'elle-même. Bientôt j'éprouvai la sensation d'une clarté
plus vive, d'une intensité de lumière croissant avec une telle rapidité, que les
nuances fournies par le dictionnaire ne suffiraient pas à exprimer ce surcroît
toujours renaissant d'ardeur et de blancheur. Alors je conçus pleinement l'idée
d'une âme se mouvant dans un milieu lumineux, d'une extase faite de volupté et de
connaissance, et planant au-dessus et bien loin du monde naturel.
De ces trois traductions, vous pourriez noter facilement les
différences. Wagner indique une troupe d'anges qui apportent un vase sacré ;
Liszt voit un monument miraculeusement beau, qui se reflète dans un mirage
vaporeux. Ma rêverie est beaucoup moins illustrée d'objets matériels : elle est plus
vague et plus abstraite. Mais l'important est ici de s'attacher aux ressemblances. Peu
nombreuses, elles constitueraient encore une preuve suffisante; mais, par bonheur, elles
sont nombreuses et saisissantes jusqu'au superflu. Dans les trois traductions nous
trouvons la sensation de la béatitude spirituelle et physique; de l'isolement;
de la contemplation de quelque chose infiniment grand et infiniment beau; d'une
lumière intense qui réjouit les yeux et l'âme jusqu'à la pâmoison; et
enfin la sensation de l'espace étendu jusqu'aux dernières limites concevables.
Aucun musicien n'excelle, comme Wagner, à peindre l'espace et la
profondeur, matériels et spirituels. C'est une remarque que plusieurs esprits, et des
meilleurs, n'ont pu s'empêcher de faire en plusieurs occasions. Il possède l'art de
traduire, par des gradations subtiles, tout ce qu'il y a d'excessif, d'immense,
d'ambitieux, dans l'homme spirituel et naturel. Il semble parfois, en écoutant cette
musique ardente et despotique, qu'on retrouve peintes sur le fond des ténèbres,
déchiré par la rêverie, les vertigineuses conceptions de l'opium.
A partir de ce moment, c'est-à-dire du premier concert, je fus possédé
du désir d'entrer plus avant dans l'intelligence de ces uvres singulières. J'avais
subi (du moins cela m'apparaissait ainsi) une opération spirituelle, une révélation. Ma
volupté avait été si forte et si terrible, que je ne pouvais m'empêcher d'y vouloir
retourner sans cesse. Dans ce que j'avais éprouvé, il entrait sans doute beaucoup de ce
que Weber et Beethoven m'avaient déjà fait connaître, mais aussi quelque chose de
nouveau que j'étais impuissant à définir, et cette impuissance me causait une colère
et une curiosité mêlées d'un bizarre délice. Pendant plusieurs jours, pendant
longtemps, je me dis : « Où pourrai-je bien entendre ce soir de la musique de Wagner? »
Ceux de mes amis qui possédaient un piano furent plus d'une fois mes martyrs. Bientôt,
comme il en est de toute nouveauté, des morceaux symphoniques de Wagner retentirent dans
les casinos ouverts tous les soirs à une foule amoureuse de voluptés triviales. La
majesté fulgurante de cette musique tombait là comme le tonnerre dans un mauvais lieu.
Le bruit s'en répandit vite, et nous eûmes souvent le spectacle comique d'hommes graves
et délicats subissant le contact des cohues malsaines, pour jouir, en attendant mieux, de
la marche solennelle des Invités au Wartburg ou des majestueuses noces de
Lohengrin.
Cependant, des répétitions fréquentes des mêmes phrases mélodiques,
dans des morceaux tirés du même opéra, impliquaient des intentions mystérieuses et une
méthode qui m'étaient inconnues. Je résolus de m'informer du pourquoi, et de
transformer ma volupté en connaissance avant qu'une représentation scénique vînt me
fournir une élucidation parfaite. J'interrogeai les amis et les ennemis. Je mâchai
l'indigeste et abominable pamphlet de M. Fétis. Je lus le livre de Liszt, et enfin je me
procurai, à défaut de l'Art et la Révolution et de l'uvre d'art de
l'avenir, ouvrages non traduits, celui intitulé : Opéra et Drame, traduit en
anglais.
-II-
Les plaisanteries françaises allaient toujours leur train, et le
journalisme vulgaire opérait sans trêve ses gamineries professionnelles. Comme Wagner
n'avait jamais cessé de répéter que la musique (dramatique) devait parler le
sentiment, s'adapter au sentiment avec la même exactitude que la parole, mais évidemment
d'une autre manière, c'est-à-dire exprimer la partie indéfinie du sentiment que la
parole, trop positive, ne peut pas rendre (en quoi il ne disait rien qui ne fût accepté
par tous les esprits sensés), une foule de gens, persuadés par les plaisants du
feuilleton, s'imaginèrent que le maître attribuait à la musique la puissance d'exprimer
la forme positive des choses, c'est-à-dire qu'il intervertissait les rôles et les
fonctions. Il serait aussi inutile qu'ennuyeux de dénombrer tous les quolibets fondés
sur cette fausseté, qui venant, tantôt de la malveillance, tantôt de l'ignorance,
avaient pour résultat d'égarer à l'avance l'opinion du public. Mais, à Paris plus
qu'ailleurs, il est impossible d'arrêter une plume qui se croit amusante. La curiosité
générale étant attirée vers Wagner, engendra des articles et des brochures qui nous
initièrent à sa vie, à ses longs efforts et à tous ses tourments. Parmi ces documents
fort connus aujourd'hui, je ne veux extraire que ceux qui me paraissent plus propres à
éclairer et à définir la nature et le caractère du maître. Celui qui a écrit que
l'homme qui n'a pas été, dès son berceau, doté par une fée de l'esprit de
mécontentement de tout ce qui existe, n'arrivera jamais à la découverte du nouveau,
devait indubitablement trouver dans les conflits de la vie plus de douleurs que tout
autre. C'est de cette facilité à souffrir, commune à tous les artistes et d'autant plus
grande que leur instinct du juste et du beau est plus prononcé, que je tire l'explication
des opinions révolutionnaires de Wagner. Aigri par tant de mécomptes, déçu par tant de
rêves, il dut, à un certain moment, par suite d'une erreur excusable dans un esprit
sensible et nerveux à l'excès, établir une complicité idéale entre la mauvaise
musique et les mauvais gouvernements. Possédé du désir suprême de voir l'idéal dans
l'art dominer définitivement la routine, il a pu (c'est une illusion essentiellement
humaine) espérer que des révolutions dans l'ordre politique favoriseraient la cause de
la révolution dans l'art. Le succès de Wagner lui-même a donné tort à ses prévisions
et à ses espérances ; car il a fallu en France l'ordre d'un despote pour faire
exécuter l'uvre d'un révolutionnaire. Ainsi nous avons déjà vu à Paris
l'évolution romantique favorisée par la monarchie, pendant que les libéraux et les
républicains restaient opiniâtrement attachés aux routines de la littérature dite
classique.
Je vois, par les notes que lui-même il a fournies sur sa jeunesse, que,
tout enfant, il vivait au sein du théâtre, fréquentait les coulisses et composait des
comédies. La musique de Weber et, plus tard, celle de Beethoven, agirent sur son esprit
avec une force irrésistible, et bientôt, les années et les études s'accumulant, il lui
fut impossible de ne pas penser d'une manière double, poétiquement et musicalement, de
ne pas entrevoir toute idée sous deux formes simultanées, l'un des deux arts commençant
sa fonction là où s'arrêtent les limites de l'autre. L'instinct dramatique, qui
occupait une si grande place dans ses facultés, devait le pousser à se révolter contre
toutes les frivolités, les platitudes et les absurdités des pièces faites pour la
musique. Ainsi la Providence, qui préside aux révolutions de l'art, mûrissait dans un
jeune cerveau allemand le problème qui avait tant agité le dix-huitième siècle.
Quiconque a lu avec attention la Lettre sur la musique, qui sert de préface à
Quatre poèmes d'opéras traduits en prose française, ne peut conserver à cet égard
aucun doute. Les noms de Gluck et de Méhul y sont cités souvent avec une sympathie
passionnée. N'en déplaise à M. Fétis, qui veut absolument établir pour l'éternité
la prédominance de la musique dans le drame lyrique, l'opinion d'esprits tels que Gluck,
Diderot, Voltaire et Goethe n'est pas à dédaigner. Si ces deux derniers ont démenti
plus tard leurs théories de prédilection, ce n'a été chez eux qu'un acte de
découragement et de désespoir. En feuilletant la Lettre sur la musique, je
sentais revivre dans mon esprit, comme par un phénomène d'écho mnémonique, différents
passages de Diderot qui affirment que la vraie musique dramatique ne peut pas être autre
chose que le cri ou le soupir de la passion noté et rythmé. Les mêmes problèmes
scientifiques, poétiques, artistiques, se reproduisent sans cesse à travers les âges,
et Wagner ne se donne pas pour un inventeur mais simplement pour le confirmateur d'une
ancienne idée qui sera sans doute plus d'une fois encore, alternativement vaincue et
victorieuse. Toutes ces questions sont en vérité extrêmement simples, et il n'est pas
peu surprenant de voir se révolter contre les théories de la musique de l'avenir
(pour me servir d'une locution aussi inexacte qu'accréditée) ceux-là mêmes que nous
avons entendus si souvent se plaindre des tortures infligées à tout esprit raisonnable
par la routine du livret ordinaire d'opéra. Dans cette même Lettre sur la musique,
où l'auteur donne une analyse très brève et très limpide de ses trois anciens
ouvrages, l'Art et la Révolution, l'uvre d'art de l'avenir et Opéra et
Drame, nous trouvons une préoccupation très vive du théâtre grec, tout à fait
naturelle, inévitable même chez un dramaturge musicien qui devait chercher dans le
passé la légitimation de son dégoût du présent et des conseils secourables pour
l'établissement des conditions nouvelles du drame lyrique. Dans sa lettre à Berlioz, il
disait déjà, il y a plus d'un an :
«Je me demandai quelles devaient être les conditions de l'art pour qu'il
pût inspirer au public un inviolable respect, et, afin de ne point m'aventurer trop dans
l'examen de cette question, je fus chercher mon point de départ dans la Grèce ancienne.
J'y rencontrai tout d'abord l'uvre artistique par excellence, le drame, dans
lequel l'idée, quelque profonde qu'elle soit, peut se manifester avec le plus de clarté
et de la manière la plus universellement intelligible. Nous nous étonnons à bon droit
aujourd'hui que trente mille Grecs aient pu suivre avec un intérêt soutenu la
représentation des tragédies d'Eschyle ; mais si nous recherchons le moyen par lequel on
obtenait de pareils résultats, nous trouvons que c'est par l'alliance de tous les arts
concourant ensemble au même but, c'est-à-dire à la production de l'uvre
artistique la plus parfaite et la seule vraie. Ceci me conduisit à étudier les rapports
des diverses branches de l'art entre elles, et, après avoir saisi la relation qui existe
entre la plastique et la mimique, j'examinai celle qui se trouve entre la
musique et la poésie : de cet examen jaillirent soudain des clartés qui dissipèrent
complètement l'obscurité qui m'avait jusqu'alors inquiété.
« Je reconnus, en effet, que précisément là où l'un de ces arts
atteignait à des limites infranchissables, commençait aussitôt, avec la plus rigoureuse
exactitude, la sphère d'action de l'autre ; que, conséquemment, par l'union intime de
ces deux arts, on exprimerait avec la clarté la plus satisfaisante ce que ne pouvait
exprimer chacun d'eux isolément ; que, par contraire, toute tentative de rendre avec les
moyens de l'un d'eux ce qui ne saurait être rendu que par les deux ensemble, devait
fatalement conduire à l'obscurité, à la confusion d'abord, et ensuite, à la
dégénérescence et à la corruption de chaque art en particulier. »
Et dans la préface de son dernier livre, il revient en ces termes sur le
même sujet :
«J'avais trouvé dans quelques rares créations d'artistes une base
réelle où asseoir mon idéal dramatique et musical ; maintenant l'histoire m'offrait à
son tour le modèle et le type des relations idéales du théâtre et de la vie publique
telles que je les concevais. Je le trouvais, ce modèle, dans le théâtre de l'ancienne
Athènes : là, le théâtre n'ouvrait son enceinte qu'à de certaines solennités où
s'accomplissait une fête religieuse qu'accompagnaient les jouissances de l'art. Les
hommes les plus distingués de l'État prenaient à ces solennités une part directe comme
poètes ou directeurs ; ils paraissaient comme les prêtres aux yeux de la population
assemblée de la cité et du pays, et cette population était remplie d'une si haute
attente de la sublimité des uvres qui allaient être représentées devant elle,
que les poèmes les plus profonds, ceux d'un Eschyle et d'un Sophocle, pouvaient être
proposés au peuple et assurés d'être parfaitement entendus. »
Ce goût absolu, despotique, d'un idéal dramatique, où tout, depuis une
déclamation notée et soulignée par la musique avec tant de soin qu'il est impossible au
chanteur de s'en écarter en aucune syllabe, véritable arabesque de sons dessinée par la
passion, jusqu'aux soins les plus minutieux, relatifs aux décors et à la mise en scène,
où tous les détails, dis-je, doivent sans cesse concourir à une totalité d'effet, a
fait la destinée de Wagner. C'était en lui comme une postulation perpétuelle. Depuis le
jour où il s'est dégagé des vieilles routines du livret et où il a courageusement
renié son Rienzi, opéra de jeunesse qui avait été honoré d'un grand succès,
il a marché, sans dévier d'une ligne, vers cet impérieux idéal. C'est donc sans
étonnement que j'ai trouvé dans ceux de ses ouvrages qui sont traduits,
particulièrement dans Tannhäser, Lohengrin et le Vaisseau fantôme, une
méthode de construction excellente, un esprit d'ordre et de division qui rappelle
l'architecture des tragédies antiques. Mais les phénomènes et les idées qui se
produisent périodiquement à travers les âges empruntent toujours à chaque
résurrection le caractère complémentaire de la variante et de la circonstance. La
radieuse Vénus antique, l'Aphrodite née de la blanche écume, n'a pas impunément
traversé les horrifiques ténèbres du moyen âge. Elle n'habite plus l'Olympe ni les
rives d'un archipel parfumé. Elle est retirée au fond d'une caverne, magnifique, il est
vrai, mais illuminée par des feux qui ne sont pas ceux du bienveillant Phoebus. En
descendant sous terre, Vénus s'est rapprochée de l'enfer, et elle va sans doute, à de
certaines solennités abominables, rendre régulièrement hommage à l'Archidémon, prince
de la chair et seigneur du péché. De même, les poèmes de Wagner, bien qu'ils
révèlent un goût sincère et une parfaite intelligence de la beauté classique,
participent aussi, dans une forte dose, de l'esprit romantique. S'ils font rêver à la
majesté de Sophocle et d'Eschyle, ils contraignent en même temps l'esprit à se souvenir
des Mystères de l'époque la plus plastiquement catholique. Ils ressemblent à ces
grandes visions que le moyen âge étalait sur les murs de ses églises ou tissait dans
ses magnifiques tapisseries. Ils ont un aspect général décidément légendaire : le
Tannhäuser, légende ; le Lohengrin, légende ; légende, le Vaisseuu
fantôme. Et ce n'est pas seulement une propension naturelle à tout esprit poétique
qui a conduit Wagner vers cette apparente spécialité ; c'est un parti pris formel puisé
dans l'étude des conditions les plus favorables du drame lyrique. Lui-même, il a pris
soin d'élucider la question dans ses livres. Tous les sujets, en effet, ne sont pas
également propres à fournir un vaste drame doué d'un caractère d'universalité. Il y
aurait évidemment un immense danger à traduire en fresque le délicieux et le plus
parfait tableau de genre. C'est surtout dans le cur universel de l'homme et dans
l'histoire de ce cur que le poète dramatique trouvera des tableaux universellement
intelligibles. Pour construire en pleine liberté le drame idéal, il sera prudent
d'éliminer toutes les difficultés qui pourraient naître de détails techniques,
politiques ou même trop positivement historiques. Je laisse la parole au maître
lui-même :
«Le seul tableau de la vie humaine qui soit appelé poétique est celui
où les motifs qui n'ont de sens que pour l'intelligence abstraite font place aux mobiles
purement humains qui gouvernent le cur. Cette tendance (celle relative à
l'invention du sujet poétique) est la loi souveraine qui préside à la forme et à la
représentation poétique... L'arrangement rythmique et l'ornement (presque musical) de la
rime sont pour le poète des moyens d'assurer au vers, à la phrase, une puissance qui
captive comme par un charme et gouverne à son gré le sentiment. Essentielle au poète,
cette tendance le conduit jusqu'à la limite de son art, limite que touche immédiatement
la musique, et, par conséquent, l'uvre la plus complète du poète devrait être
celle qui, dans son dernier achèvement, serait une parfaite musique.
«De là, je me voyais nécessairement amené à désigner le mythe
comme matière idéale du poète. Le mythe est le poème primitif et anonyme du peuple, et
nous le retrouvons à toutes les époques repris, remanié sans cesse à nouveau
par les grands poètes des périodes cultivées. Dans le mythe, en effet, les relations
humaines dépouillent presque complètement leur forme conventionnelle et intelligible
seulement à la raison abstraite ; elles montrent ce que la vie a de vraiment humain,
d'éternellement compréhensible, et le montrent sous cette forme concrète, exclusive de
toute imitation, laquelle donne à tous les vrais mythes leur caractère individuel que
vous reconnaissez au premier coup d'il. »
Et ailleurs, reprenant le même thème, il dit :
«Je quittai une fois pour toutes le terrain de l'histoire et m'établis
sur celui de la légende... Tout le détail nécessaire pour décrire et représenter le
fait historique et ses accidents, tout le détail qu'exige, pour être parfaitement
comprise, une époque spéciale et reculée de l'histoire, et que les auteurs
contemporains de drames et de romans historiques déduisent, par cette raison, d'une
manière si circonstanciée, je pouvais le laisser de côté... La légende, à quelque
époque et à quelque nation qu'elle appartienne, a l'avantage de comprendre exclusivement
ce que cette époque et cette nation ont de purement humain, et de le présenter sous une
forme originale très saillante, et dès lors intelligible au premier coup d'il. Une
ballade, un refrain populaire, suffisent pour vous représenter en un instant ce
caractère sous les traits les plus arrêtés et les plus frappants. Le caractère de la
scène et le ton de la légende contribuent ensemble à jeter l'esprit dans cet état de
rêve qui le porte bientôt jusqu'à la pleine clairvoyance, et l'esprit
découvre alors un nouvel enchaînement des phénomènes du monde, que ses yeux ne
pouvaient apercevoir dans l'état de veille ordinaire. »
Comment Wagner ne comprendrait-il pas admirablement le caractère sacré,
divin du mythe, lui qui est à la fois poète et critique ? J'ai entendu beaucoup de
personnes tirer de l'étendue même de ses facultés et de sa haute intelligence critique
une raison de défiance relativement à son génie musical, et je crois que l'occasion est
ici propice pour réfuter une erreur très commune, dont la principale racine est
peut-être le plus laid des sentiments humains, l'envie. «Un homme qui raisonne tant de
son art ne peut pas produire naturellement de belles uvres», disent quelques-uns
qui dépouillent ainsi le génie de sa rationalité, et lui assignent une fonction
purement instinctive et pour ainsi dire végétale. D'autres veulent considérer Wagner
comme un théoricien qui n'aurait produit des opéras que pour vérifier a posteriori
la valeur de ses propres théories. Non seulement ceci est parfaitement faux, puisque le
maître a commencé tout jeune, comme on le sait, par produire des essais poétiques et
musicaux d'une nature variée, et qu'il n'est arrivé que progressivement à se faire un
idéal de drame lyrique, mais c'est même une chose absolument impossible. Ce serait un
événement tout nouveau dans l'histoire des arts qu'un critique se faisant poète, un
renversement de toutes les lois psychiques, une monstruosité; au contraire, tous les
grands poètes deviennent naturellement, fatalement, critiques. Je plains les poètes que
guide le seul instinct ; je les crois incomplets. Dans la vie spirituelle des premiers,
une crise se fait infailliblement, où ils veulent raisonner leur art, découvrir les lois
obscures en vertu desquelles ils ont produit, et tirer de cette étude une série de
préceptes dont le but divin est l'infaillibilité dans la production poétique. Il serait
prodigieux qu'un critique devînt poète, et il est impossible qu'un poète ne contienne
pas un critique. Le lecteur ne sera donc pas étonné que je considère le poète comme le
meilleur de tous les critiques. Les gens qui reprochent au musicien Wagner d'avoir écrit
des livres sur la philosophie de son art et qui en tirent le soupçon que sa musique n'est
pas un produit naturel, spontané, devraient nier également que Vinci, Hogarth, Reynolds,
aient pu faire de bonnes peintures, simplement parce qu'ils ont déduit et analysé les
principes de leur art. Qui parle mieux de la peinture que notre grand Delacroix ? Diderot,
Goethe, Shakespeare, autant de producteurs, autant d'admirables critiques. La poésie a
existé, s'est affirmée la première, et elle a engendré l'étude des règles. Telle est
l'histoire incontestée du travail humain. Or, comme chacun est le diminutif de tout le
monde, comme l'histoire d'un cerveau individuel représente en petit l'histoire du cerveau
universel, il serait juste et naturel de supposer (à défaut des preuves qui existent)
que l'élaboration des pensées de Wagner a été analogue au travail de l'humanité.
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